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Visibilité de nuls

Mais où donc est l’État, où sont les agents de l’ordre, où est l’appareil judiciaire ? Cette interrogation, c’est le Premier ministre en personne qui la formulait rageusement il y a quelques semaines déjà, au spectacle de vandales saccageant le centre-ville de Beyrouth sous le regard impavide des forces de sécurité. Voilà que l’impayable, l’incorrigible Hassane Diab remettait ça en plein Conseil des ministres, hier, se plaignant ainsi de toutes ces mafias politiques ou d’affaires qui, en lieu et place de l’État, contrôlent des secteurs aussi divers que les carburants, les carrières, les prix des denrées alimentaires et jusqu’au secteur hospitalier. Dans la foulée, il dénonçait les attaques armées contre des postes de sécurité et l’absence de toute autorité étatique en certains points du pays.


Mais holà, c’est de deux choses l’une. Ou bien en effet le chef du gouvernement pense réellement ce qu’il dit, en honnête technocrate soudain confronté aux effarantes contraintes que connaît l’exercice du pouvoir au Liban ; auquel cas on peut légitimement se demander – et lui demander surtout – ce qu’il fait encore sur le fauteuil où l’ont installé de puissantes forces politiques, dont certaines incarnent la négation même de l’État. Ou bien alors, Hassane Diab joue (fort mal) les innocents, et croit qu’au prix d’épisodiques sautes d’humeur, il peut espérer leurrer une opinion publique dont l’intelligence se trouverait ainsi tenue en piètre estime : raison encore plus impérieuse de siffler la fin de partie et de plier bagage.


Il y a plus énorme cependant, et c’est de voir le pensionnaire du Sérail se faire inviter par ses propres collaborateurs à quitter les nuages tantôt roses et tantôt gris où il se complaît, et daigner redescendre sur terre. Cette douche froide, c’est sa petite soldate, la ministre de la Défense, par ailleurs numéro deux du gouvernement, qui se chargeait de l’administrer hier, rappelant combien est saugrenue l’idée d’organe exécutif à la recherche d’un quelconque service des réclamations ! Ce n’est pas la première fois, au demeurant, que se manifestent, au sein du cabinet, de telles démonstrations de ras-le-bol ministériel ; et quoi ensuite, pourrait-on commenter une fois de plus…


Mais revenons-y : au fait, où donc était-il, l’État, en cette journée très particulière de lundi, où seuls de contradictoires communiqués émanant d’Israël et du Hezbollah ont émaillé une énigmatique éruption de violence à la frontière sud, où a été bombardée une localité libanaise ? Simple passe d’armes, en riposte aux derniers raids aériens israéliens en Syrie, et censée faire un minimum de dégâts des deux côtés, ou alors signe annonciateur d’une conflagration d’envergure ? C’est le lendemain seulement qu’était rompu le lourd silence officiel, qu’était dénoncées les visées agressives de l’État hébreu, qu’était présentée la rituelle plainte à l’ONU. Cela sans plus d’explications sur les raisons de la soudaine flambée, due, selon la milice, au désarroi et à la nervosité des Israéliens !


Voilà ce qu’il en est de nos dispositions actuelles et du rôle de l’État en matière de protection du territoire national. Non point que le Conseil de défense soit au chômage : bien au contraire, il est accaparé par une autre bataille, menée contre le coronavirus celle-là et il ne sait plus, le pauvre, où donner de la tête. En témoigne le fantasmagorique programme de re-confinement à tiroirs, livré en pièces détachées, que cette impressionnante assemblée édictait hier. Sans doute croyait-on réaliser de la sorte un de ces bons vieux compromis à la libanaise entre urgences sanitaires et impératifs économiques : entre coupable laxisme des responsables et impardonnable insouciance d’une population qui ne croit plus en rien, même pas à la terrible malignité du virus.


Toujours est-il que pour s’y retrouver dans ce salmigondis de mesures affectant, au gré du calendrier, ses divers champs d’activité, le citoyen devra nécessairement se servir d’un aide-mémoire sagement consigné sur calepin. Mais attention, il ne pourra le faire que de jour, puisque les nuits n’ont jamais été plus noires et que même les générateurs de quartier manquent désormais de fuel. Ces dépanneurs n’avaient d’autre raison d’exister que la carence d’Électricité du Liban, livrée au pillage ; voilà maintenant qu’on rechigne à leur donner à boire, car le fuel subventionné est expédié en contrebande chez nos bons voisins syriens.


Mais fallait-il absolument tant de noirceur – on vous le demande, Hassane Diab – pour le rendre encore plus invisible, ce sacré État ?


Issa GORAIEB
[email protected]


Mais où donc est l’État, où sont les agents de l’ordre, où est l’appareil judiciaire ? Cette interrogation, c’est le Premier ministre en personne qui la formulait rageusement il y a quelques semaines déjà, au spectacle de vandales saccageant le centre-ville de Beyrouth sous le regard impavide des forces de sécurité. Voilà que l’impayable, l’incorrigible Hassane Diab...