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Société - Portrait

Dans l’une des plus vieilles épiceries de Ras Beyrouth, un septuagénaire confie ses peurs et ses souvenirs

« Nous avons vécu les pires moments de la guerre. Nous ne pensions pas alors qu’il y aurait pire. Les temps n’ont jamais été aussi difficiles qu’aujourd’hui », dit Farid Himo.

Dans l’une des plus vieilles épiceries de Ras Beyrouth, un septuagénaire confie ses peurs et ses souvenirs

Farid Himo, les yeux immensément tristes, a hérité de l’épicerie fondée par son père Boutros, en 1955.

Tandis que Beyrouth sombre chaque jour davantage dans la pauvreté, ses habitants vivent dans une insécurité économique de plus en plus anxiogène. Une situation qui fait remonter les souvenirs des heures sombres de la guerre. Comme un antidote, les plus anciens convoquent alors aussi les souvenirs des belles années pour se donner un peu de courage. Farid Himo, l’un des plus anciens épiciers de Beyrouth, et ses clients ne font pas exception. « Quand on veut prendre un taxi, quand on veut indiquer une adresse, on prend l’épicerie de Farid comme point de repère, parfois même on appelle le lieux par son ancien nom, Himo Market. Il fut un temps où il n’y avait que ammo Boutros, le père de Farid, et Spinneys qui desservaient le quartier », raconte Fatima Baalbaki.

Nous sommes à Ras Beyrouth, à la rue Labban, une perpendiculaire à la rue Sadate. Fatima vient d’entrer dans une épicerie comme on n’en fait plus. Ici, l’on trouve, sur une toute petite surface, des conserves, des pâtes, du chocolat, des friandises, des produits laitiers, des mouchoirs, du savon, du shampoing, de la colle, du tabac, des cigarettes, du charbon pour narguileh… Bref, on trouve tout chez Farid, aujourd’hui âgé de 73 ans.

Les plus âgés du quartier se souviennent de lui alors qu’il était en culottes courtes et qu’il venait aider son père. « Cette épicerie date de 1955. Elle appartenait à mon père. Moi, je l’ai prise en charge il y a 40 ans », raconte Farid, cheveux blancs et regard triste.

Ici, de nombreuses personnes du quartier ont une ardoise, elles paient à la fin du mois. Farid Himo connaît chaque client. Les impayés, chacune surmonté d’un nom, il les note dans un cahier ou sur un bout de carton blanc, reste d’une cartouche vide de cigarettes. « À la fin du mois, je fais chaque calcul à plusieurs reprises, parfois il y a des erreurs, soit je rembourse à mes clients, soit ils me remboursent… C’est une question de confiance », dit-il avec un fort accent beyrouthin. Alors qu’il parle, un homme vient s’enquérir d’une adresse. Farid l’accompagne, s’absente une dizaine de minutes, revient et lance, agacé : « Ils ne savent même plus écrire les adresses. Nous avons fini par trouver. Les choses changent et Beyrouth n’est plus ce qu’elle était. Cette rue, par exemple, elle s’appelait rue Colombani, du nom du chef de la police française sous le mandat ; elle a été rebaptisée Labban il y a quelques années. »

Mais Farid Himo et beaucoup d’autres habitants de la ville tiennent encore à préserver ce qui reste – ne serait-ce qu’à travers leurs interactions quotidiennes – de ce qui faisait la douceur de vivre à Beyrouth. Et malgré le lourd passé de leur pays et la gave crise économique qu’il traverse actuellement, ils s’accrochent aux petites choses qui les rassurent. « Mon numéro de registre, c’est 50, Ras Beyrouth », dit-il avec une réelle fierté, montrant ainsi que depuis le grand recensement de 1936, sa famille fait partie des plus vieux habitants de la capitale, du quartier de Ras Beyrouth exactement.

Farid Himo et Fatima Baalbaki dans l’une des plus vieilles épiceries de Beyrouth.

Les années de guerre

Pour Farid, les choses sont claires : « Il n’y a pas plus beau que Ras Beyrouth… Dans le monde entier. Vous avez la corniche et Manara (le Phare), où vous pouvez vous promener sur un terrain plat, avant de grimper de 30 mètres en l’espace de peu de temps et de tomber sur la falaise blanche de Raouché qui se jette dans la mer. Ensuite, c’est Ramlet el-Baida et son sable blond. » « Et puis, il y a les habitants du quartier », poursuit ce syriaque-catholique. « Durant la guerre, je n’ai jamais fermé boutique, j’ai été protégé par mes voisins, je n’ai jamais été poussé à partir. Plus encore, ce sont mes voisins musulmans qui m’aidaient à franchir les barrages, quand les miliciens tuaient les gens selon leur confession, pour que je puisse arriver à Beyrouth est et sa banlieue. Parfois, il fallait changer trois fois de taxi pour arriver à Achrafieh », se souvient-il.

Farid marque une pause. Ses yeux de remplissent de larmes. Sous l’effet des souvenirs, l’atmosphère devient subitement lourde, et Fatima, qui l’écoute, pleure aussi.

Comme pour de nombreux autres Libanais ayant vécu la guerre de 1975 à 1990, la crise actuelle que subit le Liban a ravivé les mauvais souvenirs de Farid et Fatima, et réveillé toutes leurs insécurités. « Nous avons vécu les pires moments de la guerre. Nous croyions, alors, qu’il y aurait une fin à notre souffrance. Nous avons tout supporté dans l’espoir d’un meilleur avenir. Nous ne pensions pas alors qu’il y aurait pire. Les temps n’ont jamais été aussi difficiles qu’aujourd’hui. J’ai déjà vécu deux dévaluations, mais aucune n’avait l’ampleur de celle que nous vivons actuellement », confie le septuagénaire entre deux sanglots. Hier, sur le marché noir, le dollar tournait autour de 8 200 livres, contre 1 507 pour le taux officiel...

Les larmes coulent le long de ses joues. Il fixe un point sur le sol, tentant de contenir son émotion.

« Qu’a-t-on fait pour mériter tout ça ? »

« Mes clients n’ont plus les moyens d’acheter. Regardez mes étagères, plein de produits manquent. Je peine à payer les fournisseurs avec une telle dépréciation de la livre... » dit l’épicier. En raison de la dépréciation brutale de la livre libanaise, l’inflation a atteint des records. En glissement annuel, elle était de 89,74 % en juin, selon l’indice mensuel des prix à la consommation (IPC), calculé par l’Administration centrale de la statistique (ACS). Et de 246,62 % pour les prix de l’alimentaire et des boissons non alcoolisées...

« Cette épicerie me faisait vivre. J’ai travaillé toute ma vie et je n’ai que 5 000 dollars d’économies. Je ne sais pas comment faire si je survis dans les années qui viennent », poursuit Farid Himo.Divorcé et sans enfants, il confie avoir vécu pleinement sa vie, autant que ses moyens le lui permettaient en tout cas. Il a toujours compté sur son épicerie, l’héritage de son père qu’il a su faire fructifier sans faire de grosses économies, vivant bien sa vie au jour le jour dans un pays où la sécurité sociale n’est pas assurée pour ceux qui ne sont pas des employés de l’administration ou du secteur privé, et où l’assurance-vieillesse n’a jamais existé.

« Souvent en week-end, je sortais hors de Beyrouth. Je rendais visite à des amis et des parents établis à Achrafieh, Jdeidé et Jal el-Dib. Nous mangions presque tous les dimanches, malgré la guerre, dans des restaurants de Bickfaya Naass », dit-il comme s’il voulait se raccrocher aux beaux souvenirs, même lointains, pour se donner courage. « Comment en sommes-nous arrivés-là ? » martèle-t-il, alors que Fatima de son côté se demande : « Qu’a-t-on fait pour mériter tout ça ? »

Farid Himo se lève, se passe de l’eau sur le visage, se rassoit, allume une cigarette, en tire une grosse bouffée. Le septuagénaire est plus calme. Il soupire : « Que voulez-vous que je vous dise encore ? Je suis dégoûté... »


Tandis que Beyrouth sombre chaque jour davantage dans la pauvreté, ses habitants vivent dans une insécurité économique de plus en plus anxiogène. Une situation qui fait remonter les souvenirs des heures sombres de la guerre. Comme un antidote, les plus anciens convoquent alors aussi les souvenirs des belles années pour se donner un peu de courage. Farid Himo, l’un des plus anciens...

commentaires (3)

Bonjour j ai habité rue Labban 2005 2006 . Monsieur Farid etait aux petits soins pour nous . Il y avait egalement à côté une blanchisserie. Tous , aussi , les commerçants de la rue Hamra . Tous ces petits commerçants sont l Âme des ces quartiers et font partie de notre Nostalgie Libanaise . Quand on parle du Liban c était toujours le pays du Lait et du Miel et ces personnes en sont partie intégrantes. Je n oublierai jamais leur bienveillance. Aujourd hui j ai les larmes qui viennent quand je vois ce qui se passe. Tous nos vœux de Suisse les Amis. On espère tous vous retrouver bientot.

Kelotamam

21 h 14, le 28 juillet 2020

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Commentaires (3)

  • Bonjour j ai habité rue Labban 2005 2006 . Monsieur Farid etait aux petits soins pour nous . Il y avait egalement à côté une blanchisserie. Tous , aussi , les commerçants de la rue Hamra . Tous ces petits commerçants sont l Âme des ces quartiers et font partie de notre Nostalgie Libanaise . Quand on parle du Liban c était toujours le pays du Lait et du Miel et ces personnes en sont partie intégrantes. Je n oublierai jamais leur bienveillance. Aujourd hui j ai les larmes qui viennent quand je vois ce qui se passe. Tous nos vœux de Suisse les Amis. On espère tous vous retrouver bientot.

    Kelotamam

    21 h 14, le 28 juillet 2020

  • Ils ont détruit ce paradis , merci Hezbollah , figli di buona donna,en italien

    Eleni Caridopoulou

    17 h 25, le 28 juillet 2020

  • C est vrai il n yavait pas plus beau et plus convivial et chaleureux que Ras Beyrouth Les invasions barbares des temps modernes ainsi que les réfugiés syriens qui y pullulent ont déformé ce superbe coin du monde.

    Robert Moumdjian

    04 h 26, le 28 juillet 2020

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