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Société

Sonner manuellement la cloche de l’église, une coutume en voie de disparition

Sonner manuellement la cloche de l’église, une coutume en voie de disparition

Le clocher de Notre-Dame de Amchit.

L’urbanisation et l’exode rural n’ont cessé de transformer le village libanais, avec son trésor de coutumes et de traditions. L’une des coutumes qui ont marqué notre passé récent et qui commence à disparaître, c’est de sonner manuellement la cloche de l’église le dimanche et les jours de fête. Le clocher est désormais un lieu de mémoire de notre patrimoine, dont seuls les personnes âgées se souviennent.

Il s’agit d’une très vieille tradition chrétienne. Les hommes des villages se rassemblaient le dimanche matin avant la messe pour sonner la cloche. C’était l’époque où l’on utilisait ses bras et l’on sonnait. Cette scène était aussi l’occasion pour les hommes de faire des compétitions entre eux et de montrer leur virilité et leur force.

« La cloche a été introduite au Liban avec l’arrivée des croisés, soit à partir de l’année 1096 », explique Mgr Élias Said, ancien curé de la paroisse N.-D. du Liban à Paris. Avant, on frappait sur du bois pour convier la communauté aux offices divins. En temps normal, sans décès au village, la cloche était sonnée à la volée, c’est-à-dire qu’elle oscillait sur son axe et le battant frappait à l’intérieur. Il était couramment admis que la meilleure sonnerie réussie était celle dont le son était quadruplé, phénomène qu’on désigne par le mot arabe « terbi’ », c’est-à-dire que le son sortait en une série de quatre coups successifs : deux quand la corde descend, et deux autres quand la corde remonte sous les mains du sonneur.

Pour quadrupler le son, il y avait une façon de faire, une technique à apprendre : le sonneur devait, pour les premiers coups, bien tirer la corde jusqu’au sol avec les deux mains et « remonter avec elle », en sautant d’une vingtaine de centimètres ou plus. Certains sonneurs faisaient de petites chorégraphies, agréables à regarder. Ils ramenaient ainsi le bout inférieur de la corde quand ils le tiraient vers le bas, tantôt vers leur droite, tantôt vers leur gauche, et parfois sous les jambes.

Pour la messe du dimanche, il était d’usage de sonner trois fois, une demi-heure, un quart d’heure puis deux minutes avant le début de l’office. La toute dernière sonnerie qui avait lieu juste avant le début du service se faisait avec une tonalité spéciale : elle était quadruplée au début, puis se terminait sur des notes cadencées, moins fortes avec des coups successifs non espacés.

Quadrupler le son, c’était ce qu’il y avait de mieux et de plus professionnel, mais dans certains endroits reculés, ou bien en cours de semaine lorsque les gens viennent moins nombreux à la messe, le curé ne trouvait personne pour sonner la cloche… Il la sonnait alors lui-même ! Et quand le prêtre était âgé, il ne pouvait pas la faire partir en volée, mais il se contentait de produire un tintement, avec des coups qui se succèdent continuellement, sans un son quadruplé. Cela demande moins de force, mais il fallait prendre garde de ne pas produire un son de glas, utilisé pour annoncer un deuil ou des funérailles. Le son du glas se fait avec des coups espacés, « lents et tristes ».

Les vieux paroissiens se souviennent encore à Amchit des curés de jadis qui, le dos courbé, faisaient retentir eux-mêmes la cloche de leur église. C’est le cas par exemple des pères Boutros Karam et Philippe Gaouche, de l’église Saint-Élisée à Amchit, dont la cloche pèse environ 150 kg.


Sonner la cloche d’une église, une technique bien particulière qui dépend des paramètres de la cloche. Photos Bassam Lahoud


Une tradition qui s’estompe
Hélas, cette coutume n’a plus aujourd’hui le vent en poupe. Rares sont les personnes qui apprennent encore cette technique. Les sonneries qu’on entend aujourd’hui sont souvent des enregistrements diffusés par des haut-parleurs qui ne nécessitent plus d’effort. Avec, comme résultat, une uniformité du son. On ne distingue plus, par exemple, la cloche de Saint-Jean-Baptiste de celle de Notre-Dame dans un même village, parce que la même cassette a été distribuée au sein du diocèse. Alors qu’auparavant, chaque cloche avait son propre timbre, dépendamment de l’alliage utilisé (en général du cuivre avec du fer ou du bronze), de la taille, du poids, et de la longueur de la corde. « On organisait une compétition entre garçons pour voir celui qui pouvait sonner le plus longtemps la cloche de l’église », raconte Farid Howayek, un octogénaire, ancien ouvrier dans la construction et sonneur jadis engagé. À Amchit ou dans les villages voisins, les jeunes des années quarante et cinquante n’hésitaient pas à parcourir les prairies ou les rues non encore asphaltées pour arriver dans un village, à l’heure de la messe, afin d’aider les gens à sonner ou pour participer à des compétitions, en cherchant de nouvelles cloches et de nouveaux défis.

Pour mémoire

À Beit Chabab, Naffah Naffah, fondeur de cloches heureux


« Je suis petit et mince et l’on pouvait penser que je ne pourrais pas sonner une cloche. Mais moi, je connaissais une méthode pour quadrupler le son de la cloche », explique fièrement Farid. Les clochers de certaines églises centenaires étaient simples, mais manquaient parfois d’entretien. Certaines cloches qui n’étaient pas bien fixées étaient plus difficiles à « quadrupler », explique le vieux sonneur.

Une formule pour estimer le poids d’une cloche
À Amchit, on connaît le poids estimé de toutes les cloches du village, grâce au travail du frère Vital, un membre de la Congrégation des frères maristes. En fait, dans son étude du patrimoine religieux de Amchit, feu frère Vital, archiviste, s’est lancé dans la mesure de différents paramètres de la cloche : hauteur, diamètre, longueur du battant. Il s’est aussi rendu à Beit Chebab, village réputé pour sa production de cloches, et a discuté avec les fondeurs. Son objectif était de trouver une formule permettant de déduire le poids à partir des paramètres mesurés. Il semble avoir réussi à trouver une formule. Il a ainsi effectué des relevés pour une trentaine d’églises à Amchit, paroissiales ou non, et a donné une estimation du poids de chaque cloche. Durant un épisode funeste de la guerre du Liban, les cloches des églises et des monastères ont été volées. C’est ce qui s’est produit dans les régions du Chouf, de Aley et de l’Iqlim al-Kharoub, où on a recensé la disparition de 258 cloches entre 1983 et 1985.

Aujourd’hui, le son lointain et nostalgique de la cloche rappelle le patrimoine socio-religieux de notre pays. Porteuse de symboles liturgique, historique et identitaire, voire parfois politique, elle n’oscille plus comme avant. Minée par l’avancement technologique, elle reste maintenant immuable, muette et timide. Tandis qu’un haut-parleur, étranger à la tradition, se charge d’émettre le son d’un enregistrement monotone, les vieux paroissiens, eux, se souviennent encore du temps glorieux de leur cloche.


L’urbanisation et l’exode rural n’ont cessé de transformer le village libanais, avec son trésor de coutumes et de traditions. L’une des coutumes qui ont marqué notre passé récent et qui commence à disparaître, c’est de sonner manuellement la cloche de l’église le dimanche et les jours de fête. Le clocher est désormais un lieu de mémoire de notre patrimoine, dont seuls...

commentaires (2)

Faudrait remettre cette belle tradition à la mode! Nous adorions sonner la cloche et il fallait même faire la queue pour avoir son tour. Les plus âgés d'abord, et nous, les plus jeunes, relégués à la fin de la file d'attente. A l'adresse des responsables de la préservation du patrimoine: organiser des concours de villages entre jeunes est une très bonne idée. Nous étions impatients d'y participer, surtout que le gagnant du concours tenait lieu de héros que tout le village couvrait de lauriers....

Kamal Chémali

21 h 25, le 27 juillet 2020

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Commentaires (2)

  • Faudrait remettre cette belle tradition à la mode! Nous adorions sonner la cloche et il fallait même faire la queue pour avoir son tour. Les plus âgés d'abord, et nous, les plus jeunes, relégués à la fin de la file d'attente. A l'adresse des responsables de la préservation du patrimoine: organiser des concours de villages entre jeunes est une très bonne idée. Nous étions impatients d'y participer, surtout que le gagnant du concours tenait lieu de héros que tout le village couvrait de lauriers....

    Kamal Chémali

    21 h 25, le 27 juillet 2020

  • Il faut ajouter que les cloches, introduites par les croisés, ont par la suite, été interdites par les ottomans. Il existait cependant des exceptions, Certaines églises ayant le droit de posséder une cloche, parfois deux, et - privilège exceptionnel - trois, comme la résidence patriarcale de Qannoubine (certains disent même quatre). Cependant, l'usage en demeurait règlementé. Après la chute de l'empire ottoman, on a vu pousser des campaniles sur toutes les églises. Il est facile de remarquer sur le toit des églises anciennes, un clocher visiblement d'une autre facture.

    Yves Prevost

    07 h 19, le 27 juillet 2020