Rechercher
Rechercher

Commentaire

Les piliers du système libanais s’effondrent

Les piliers du système libanais s’effondrent

Photo d’illustration : un chantier à l’abandon à Beyrouth, le 26 novembre 2018. Joseph Eid/AFP

Huit mois après le début d’une crise multifactorielle qui menace les fondations du Liban, sa classe politique n’a toujours pas pris de véritable mesures afin d’enrayer l’effondrement à venir. Couvrant leurs mises sur un système qui n’est déjà plus, les politiciens libanais ont opté pour la logique perverse du « business as usual » et poussent le pays au bord du précipice.

Aujourd’hui, quatre des cinq piliers-clés qui ont longtemps soutenu le Liban s’effritent. Pour commencer, le système de partage du pouvoir qui a caractérisé le pays depuis sa fondation – et repose à la fois sur une répartition équitable des postes entre les différentes communautés et la « double négation » (ni Occident ni arabisation) – ne fonctionne plus et ne cesse d’être affaibli par des blocages persistants. Certes, ce système de partage du pouvoir n’est pas en danger d’effondrement immédiat. Cependant, la dernière fois qu’il a été contesté, le Liban est entré dans une guerre civile de quinze ans. Et si l’accord de Taëf prévoyait la transition du Liban vers un État civil dans lequel la représentation confessionnelle au Parlement prendrait fin – les différentes communautés du pays restant représentées au sein d’un nouveau Sénat, à l’autorité limitée aux grandes questions nationales –, ces dispositions n’ont jamais été mises en œuvre. Et paradoxalement, la gouvernance confessionnelle est désormais beaucoup plus ancrée dans les institutions, ce qui rend le changement extrêmement difficile.

Classe moyenne anéantie
Le deuxième pilier, le rôle du Liban en tant que république marchande basée principalement sur le secteur bancaire et les services, touche lui aussi à sa fin. En 2018, les services financiers ont contribué à 8,5 % du PIB et le secteur du tourisme (principalement les hôtels et restaurants) à 3,1 %. Aujourd’hui, les pertes du secteur bancaire sont estimées à 83 milliards de dollars. Dans un pays qui importe presque tout ce qu’il consomme, les contrôles informels des capitaux et l’annulation des lignes de crédit aux entreprises montrent que le système bancaire ne fonctionne plus. De même, environ 800 établissements liés au tourisme ont fermé définitivement entre octobre 2019 et janvier 2020. Ce secteur employait le quart de la main-d’œuvre libanaise, mais quelque 25 000 personnes ont perdu leur emploi dans ce secteur au cours de cette même période. Il est probable que ce chiffre ait augmenté en raison des mesures de confinement contre l’épidémie de Covid-19. L’ampleur de la crise menace l’intégralité de l’économie libanaise, certaines prévisions tablant sur une contraction de 25 % en termes réels au cours des deux prochaines années.

Cet effondrement économique et la destruction des richesses qui en découle anéantissent le troisième pilier du pays, à savoir sa classe moyenne, historiquement l’une des plus riches, des plus ingénieuses et des plus professionnelles de la région. La société libanaise s’appauvrit rapidement, tandis que les plus jeunes et les plus brillants de ses membres cherchent des opportunités ailleurs. Alors que de plus en plus de Libanais sont au chômage ou poussés vers le secteur informel et que la livre libanaise a perdu environ 80 % de sa valeur sur le marché noir, la classe moyenne vient grossir les rangs des pauvres : la Banque mondiale estime qu’environ 50 % des Libanais vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté. Ils sont aussi des milliers à souffrir de la faim, les vêtements, la nourriture et le carburant devenant inabordables. Le pouvoir d’achat a ainsi diminué de moitié, du fait d’une inflation ayant atteint 90 % en glissement annuel en juin, selon l’Administration centrale des statistiques. Autant d’ingrédients pour un effondrement majeur avec un impact sur plusieurs générations.

Lire aussi

Chute de la livre : le pouvoir est démissionnaire

Le quatrième pilier du système libanais, à savoir les libertés publiques, est également en train de s’éroder. Depuis l’indépendance, le Liban est réputé pour sa liberté d’expression et sa presse florissante : à la fin des années 1940, le pays publiait 39 quotidiens et 137 périodiques en trois langues. À son apogée, le Liban a servi de refuge aux dissidents et aux réfugiés, et pouvait se prévaloir d’une vie culturelle et intellectuelle sans équivalent dans la région. Un rôle qu’il a continué à jouer jusqu’à récemment, quoique de manière bien moins efficace. Or on assiste désormais à une augmentation alarmante au cours des dernières années du ciblage systématique des militants, des dissidents et des réfugiés, avec l’aide de services de sécurité plus agressifs et d’un système judiciaire malléable. Alors que la Constitution maintient la liberté d’expression dans les limites légales, le code pénal libanais criminalise la diffamation à l’encontre des responsables politiques et religieux. Depuis le 17 octobre, au moins 60 personnes ont été arrêtées ou convoquées pour un interrogatoire pour avoir publié des informations sur les réseaux sociaux. Plus récemment, le procureur général du pays a ordonné à une agence de sécurité d’enquêter sur des messages jugés offensants pour le président de la République. En réponse, une coalition de quatorze organisations a été formée le 13 juillet pour défendre les libertés.

Quant au cinquième pilier du système libanais, l’armée et les Forces de sécurité intérieure, il ressent également les effets de la crise économique. Comme tous les Libanais, les militaires et le personnel de sécurité ont vu leurs revenus et leurs pensions disparaître : par exemple, le salaire du commandant en chef de l’armée dépasse désormais à peine les 750 dollars par mois, tandis que celui d’un colonel est passé à 300 dollars et celui d’un soldat à 150 dollars. Si la troupe se porte mieux que ceux qui ont perdu leur emploi, elle a perdu nombre des avantages dont elle bénéficiait auparavant. Dans un contexte de tensions accrues, la pression économique sur les institutions militaires et sécuritaires ne devrait cesser de s’accroître, alors même que la criminalité est en hausse.

Vieux réflexes
Face à cette situation désastreuse, les hommes politiques ont affiché un cruel mépris pour l’avenir du pays, continuant à chercher des gains à court terme et des moyens de s’accrocher au pouvoir. En traînant des pieds, ils imposent de nouvelles pertes aux déposants et plongent ainsi le Liban dans une crise de plus encore plus profonde. Alors qu’un accord sur un plan de sauvetage économique est essentiel pour débloquer l’aide financière dont le Liban a désespérément besoin, le gouvernement et le Parlement se chamaillent, en pleines négociations avec le FMI, sur l’ampleur des pertes financières du pays. Et plutôt que d’introduire des réformes, les politiciens ont continué à se comporter comme par le passé, comme en témoignent les récentes nominations dans la fonction publique. Or, sans réformes, le soutien extérieur ne se matérialisera pas.

Lire aussi

Soutenir les aspirations des Libanais

Tandis que de nombreux Libanais revendiquent depuis le 17 octobre un État non confessionnel, qui respecte leurs droits en tant que citoyens et plus seulement comme membres d’une communauté, les partis traditionnels sont revenus à leurs réflexes sectaires. Et ce au risque de fracturer encore davantage la vie politique et sociale du pays. Dans un contexte marqué tout à la fois par l’épidémie de Covid-19, la hausse de la criminalité et l’effondrement des institutions de l’État, des villages, des villes et des quartiers mettent en place des mécanismes d’autoprotection tandis que les partis monnaient protection et fourniture de nourriture et de médicaments aux électeurs dans le besoin.

Les problèmes du Liban ne peuvent être résolus que si ses dirigeants politiques placent les intérêts à long terme – ceux du pays comme les leurs – au-dessus des gains qu’ils peuvent espérer à court terme. Cela suppose d’abord d’assumer une partie des pertes découlant de la crise. Cela suppose aussi de mettre en place un gouvernement capable de concevoir et mettre en œuvre un programme de stabilisation immédiat ainsi qu’un programme de redressement à moyen et long terme. Mais ces priorités ne semblent jusqu’à présent pas être celles de la classe politique libanaise.

Ce texte est aussi disponible en anglais et arabe sur le site de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center.

Par Maha YAHYA

Directrice du Carnegie Middle East Center.


Huit mois après le début d’une crise multifactorielle qui menace les fondations du Liban, sa classe politique n’a toujours pas pris de véritable mesures afin d’enrayer l’effondrement à venir. Couvrant leurs mises sur un système qui n’est déjà plus, les politiciens libanais ont opté pour la logique perverse du « business as usual » et poussent le pays au bord du...

commentaires (4)

Face à cette situation désastreuse, les hommes politiques ont affiché un cruel mépris pour l’avenir du pays, continuant à chercher des gains à court terme et des moyens de s’accrocher au pouvoir. En traînant des pieds, ils imposent de nouvelles pertes aux déposants et plongent ainsi le Liban dans une crise de plus encore plus profonde. je crois il y a encore de la marge 50% de pauvres c est pas assez , et des milliers quivont mourir de faim , à la mort de rafic Hariri il y avait plus d un million de personnes dans la rue. on n a pas atteint le fond pour bouger pauvre liban

youssef barada

12 h 45, le 03 août 2020

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Face à cette situation désastreuse, les hommes politiques ont affiché un cruel mépris pour l’avenir du pays, continuant à chercher des gains à court terme et des moyens de s’accrocher au pouvoir. En traînant des pieds, ils imposent de nouvelles pertes aux déposants et plongent ainsi le Liban dans une crise de plus encore plus profonde. je crois il y a encore de la marge 50% de pauvres c est pas assez , et des milliers quivont mourir de faim , à la mort de rafic Hariri il y avait plus d un million de personnes dans la rue. on n a pas atteint le fond pour bouger pauvre liban

    youssef barada

    12 h 45, le 03 août 2020

  • Le Liban tombe comme un fruit pourri...

    Chour Hassan

    19 h 36, le 25 juillet 2020

  • Où sont les journalistes spécialisés dans les investigations? Pourquoi aucun scandale de corruption n’a fait les titres des fameux journaux dans les trois langues? Pourquoi tant de mollesse alors que tous les scandales qui ont lieu dans le monde ont été le fruit du travail sans relâche d’une cellule journalistique professionnelle qui a travaillé dans l’ombre en utilisant tous les moyens pour déterrer les dossiers frauduleux? Ils se contentent de relayer les paroles vides de ces pourris et couvrir leurs déplacements inutiles alors que le pays se meure. Ça n’est pas le seul rôle de la presse, ils sont là pour dénoncer les injustices et trouver les coupables de l’assassinat de leur pays sans concession. Nous attendons toujours la liste des noms des voleurs et des corrompus, au lieu de ça nous sommes rendus à lire des choses que nous ne savons que trop. Le pays est détruit littéralement et physiquement ainsi que son peuple, mais on prend le soin de ne nommer personne, sans parler de certains dans le domaine qui ne manquent pas une occasion pour encenser leurs exploits dans le but de gratter nos plaies. A croire que le sort du Liban n’est l’affaire que de quelques personnes.

    Sissi zayyat

    16 h 15, le 25 juillet 2020

  • QU,EN RESTERA-T-IL DU LIBAN PAYS DU VIVRE ENSEMBLE ET DE LA TOLERANCE ? RIEN ! ET CA C,ETAIT TOUJOURS LE SOUHAIT ISRAELIEN. ACHEVE PAR LES LIBANAIS EUX-MEMES...

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 29, le 25 juillet 2020