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ÉCLAIRAGE

Syrte, les enjeux d’une bataille internationale

La décision d’une intervention égyptienne pourrait mettre un point final aux efforts diplomatiques en cours visant à empêcher une escalade militaire.

Syrte, les enjeux d’une bataille internationale

Des forces loyales au Gouvernement d’union nationale appuyé par l’ONU dans le centre de Syrte, en juin 2016, pendant l’opération de reconquête de la ville, aux mains des jihadistes du groupe État islamique. Mahmud Turkia/AFP

Officiellement, la bataille n’a pas encore atteint Syrte. Mais en coulisses, les acteurs se positionnent. Chacune des parties engagées dans le conflit libyen s’affaire afin de remporter ce qui s’annonce comme un long et pénible bras de fer. La ville, sous le contrôle du général Haftar depuis 2011, se prépare à être le théâtre d’affrontements entre les deux coalitions internationales engagées en Libye afin de gagner l’accès à l’une des plus larges réserves énergétiques du continent. Pour le Gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli, reconnu par la communauté internationale et soutenu par la Turquie, la prise de Syrte permettrait d’asseoir une autorité déjà confortée par la reprise en main du nord-ouest du pays depuis le printemps. La bataille lui permettrait de mettre la main sur le bassin de Syrte, qui à lui seul rassemble 60 % des réserves libyennes en pétrole et en gaz. Surtout, en repoussant plus à l’est les forces de Khalifa Haftar et du groupe de mercenaires russes Wagner, « la conquête de Syrte éliminerait de manière définitive l’idée d’une opposition », estime Tarek Megerisi, chercheur spécialiste de la Libye au European Council on Foreign Relations. Pour le camp Haftar, soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie, il s’agit ainsi de conserver des positions sans lesquelles « ils n’auront rien de concret à négocier face à la Turquie », note Tarek Megerisi, pour qui la perte de Syrte fragiliserait l’ensemble de la coalition pro-Haftar déjà affaiblie par la perte de Tripoli suite à l’offensive lancée en avril 2019.

Syrte, ancien fief de Kadhafi, est une ville de 90 000 habitants. Mais son emplacement au cœur du croissant pétrolier en fait une position stratégique pour la conquête du pays. « Avec 600 000 barils de pétrole par jour, la capacité de production du croissant fait que tous les regards sont tournés vers cette bataille… » résume Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye au sein de l’unité de recherche des conflits au Clingendael Institute, à La Haye. À mi-chemin entre Tripoli et Benghazi, Syrte marque également la traditionnelle ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest libyens.

Outre l’enjeu pétrolier, le conflit libyen a pris de l’importance sur la scène internationale en raison de l’engagement de Wagner, perçu comme un relais du Kremlin en Libye – et donc comme une menace directe pour les États-Unis. Washington a ainsi multiplié les pressions diplomatiques durant les derniers jours afin de dénoncer la violation de l’embargo des Nations unies et l’armement émiratis qui a permis au groupe d’installer des centaines de mines antipersonnel depuis la mi-juin dans la région allant de Tripoli à Syrte. Le groupe compte également sur un arsenal aérien – les systèmes de défense antimissiles, et les fameux MiG-29 et Su-24 déjà mobilisés dans la base militaire d’al-Jufrah. Si la présence russe ne date pas d’hier, elle semble être récemment devenue « plus visible et plus dérangeante, créant un enjeu diplomatique qui n’existait pas quand Wagner était encore caché dans les faubourgs de Tripoli », remarque Jalel Harchaoui.

« Le génie est sorti de sa bouteille »

Face à la guerre défensive menée par Wagner avec le soutien d’Abou Dhabi, se trouve une autre guerre, de conquête cette fois, qu’Ankara semble décidé à remporter. Et c’est précisément la puissance de frappe turque, engagée aux côtés du GNA depuis janvier dernier, qui semble inquiéter une partie de la communauté internationale, et en particulier les Européens. « Le génie est sorti de sa bouteille. Que les Turcs soient méchants ou gentils, peu importe : ils sont techniquement efficaces, et ça fait peur », relève Jalel Harchaoui.

La perspective d’une escalade militaire semble d’autant plus imminente que l’Égypte a précisé ces derniers jours son intention d’intervenir militairement. Des semaines, des mois, que Le Caire brandit la menace d’un déploiement de ses troupes en Libye voisine afin de soutenir les forces du maréchal Haftar. « L’Égypte n’a pas fait grand-chose ces dernières années, ne dépense quasiment pas d’argent, ne fait que du travail logistique d’assistance à des actions menées par d’autres », remarque Jalel Harchaoui. Il y a encore un mois, les experts s’accordaient pour reconnaître que l’Égypte bombe le torse, hausse le ton, mais ne franchira pas le cap. Mais à force de déclarations va-t-en-guerre sans lendemain, Le Caire semble aujourd’hui acculé à concrétiser sur le terrain ses propres promesses de soutien au camp Haftar. « De points de vue politique et idéologique, en termes d’image et de réputation, la pression est gigantesque : l’Égypte est prise au piège de son propre récit, résume M. Harchaoui. La question reste de savoir à quoi ressemblerait cette intervention : ils n’iront pas en guerre contre Tripoli, contre le gouvernement d’un autre pays reconnu par la communauté internationale. Combattre pour Syrte, certes, mais il s’agirait alors d’une guerre qui n’en finira pas », observe Tarek Megerisi.

Reste une grande inconnue. Quelles seront les conséquences exactes des pressions diplomatiques menées depuis Washington ? Dans un futur proche, l’intervention égyptienne sera certainement un tournant. « Si l’Égypte faisait de la Libye une priorité nationale et déclenche une intervention militaire – il s’agit de la première armée africaine –, elle aurait la capacité de retarder les projets turcs de manière notable », observe Jalel Harchaoui. Mais à Abu Dhabi, au Caire comme à Ankara, c’est certainement la capacité à tenir, à inscrire l’effort de guerre sur la durée et à justifier en interne les investissements en hommes ou en argent qui fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre.


Officiellement, la bataille n’a pas encore atteint Syrte. Mais en coulisses, les acteurs se positionnent. Chacune des parties engagées dans le conflit libyen s’affaire afin de remporter ce qui s’annonce comme un long et pénible bras de fer. La ville, sous le contrôle du général Haftar depuis 2011, se prépare à être le théâtre d’affrontements entre les deux coalitions...

commentaires (2)

Bonjour OLJ, Il ne me semble pas que la ville de Syrte est sous contrôle d'Haftar depuis 2011. Elle a été conquise par l'EI en 2015 puis par le GNA entre 2016 et 2020.

Gregoire Roquette

13 h 35, le 18 juillet 2020

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Commentaires (2)

  • Bonjour OLJ, Il ne me semble pas que la ville de Syrte est sous contrôle d'Haftar depuis 2011. Elle a été conquise par l'EI en 2015 puis par le GNA entre 2016 et 2020.

    Gregoire Roquette

    13 h 35, le 18 juillet 2020

  • LES TURCS NOUVEAUX OTTOMANS HONNIS PAR LES POPULATIONS ARABES QUI SE SOUVIENNENT DES EXACTIONS ET DES ATROCITES DES PREMIERS OTTOMANS A LEUR EGARD MORDRONT LA POUSSIERE EN LYBIE ET AILLEURS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 50, le 18 juillet 2020