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ÉCLAIRAGE

Le corps médical, dernière cible en date du régime égyptien

Au moins dix membres du personnel soignant et six journalistes se sont fait arrêter pour des critiques en lien avec la gestion de l’épidémie de coronavirus.

Le corps médical, dernière cible en date du régime égyptien

Le président Abdel Fattah al-Sissi a durci ses méthodes de répression durant ces sept dernières années au pouvoir et, tout particulièrement, durant la pandémie de Covid-19. Photo d’archives/Egyptian Presidency/AFP

Ovationnés sur les balcons du monde entier, ils ont parfois décroché des réformes réclamées depuis des années : de Madrid à Milan, le coronavirus a mis à l’honneur les soignants. Mais dans cette tendance mondiale, il est un pays qui détonne. Déjà réputé pour ses pratiques autoritaires, le régime égyptien a redoublé d’efforts durant la pandémie pour faire taire les critiques qui se sont aventurés à commenter la gestion de la crise sanitaire – au sein du corps médical et au-delà.

Ils dénoncent le manque d’équipement, l’absence de formation du personnel ou le décompte officiel du nombre de contaminations. Ils estiment avoir été jetés en première ligne, mobilisés comme chair à canon sans préparation. Les autorités ont cherché à les faire taire et ont en partie réussi : médecin arrêté suite à la publication d’un article critique sur le système de santé ; pharmacien arrêté pour avoir fait constat du manque d’équipement sur les réseaux sociaux ; médecin enceinte arrêtée après qu’un de ses collègues eut utilisé son téléphone pour signaler un cas suspect de coronavirus… Depuis février, au moins dix membres du personnel soignant et six journalistes se sont fait arrêter sur des accusations de « diffusion de fausses informations » ou de « terrorisme » en lien avec la gestion de l’épidémie. Parmi eux, neuf sont toujours emprisonnés. D’autres ont été transférés dans des hôpitaux de quarantaine, ont reçu des avertissements, ont été convoqués pour interrogatoire par l’Agence nationale de sécurité égyptienne ou ont fait l’objet de sanctions. Tous pour avoir pris la parole.

Pour une partie du corps médical, ces méthodes sont dissuasives. L’intimidation fonctionne : beaucoup sont inquiets et réservés, et réfléchissent à deux fois avant de parler. Pour d’autres, le danger est quotidien et le désarroi tel qu’ils n’ont plus rien à perdre. « Les autorités forcent les médecins à choisir entre la mort et la prison », résume un médecin égyptien dans un rapport publié lundi par Amnesty International.

« Le phénomène n’est pas nouveau, mais, évidemment, il a pris une ampleur très différente durant la crise du Covid-19 », estime une source à Amnesty International contactée par L’Orient-le-Jour. En 2019 notamment, cinq docteurs à l’origine de la campagne en ligne « Médecins égyptiens en colère », dénonçant les conditions de travail du personnel soignant, étaient arrêtés. Parmi eux, Ahmad al-Daydamouny est toujours derrière les barreaux.

Loin d’être une exception, le personnel médical est le dernier groupe à entrer dans le viseur du régime. Un exemple supplémentaire d’une systématisation des arrestations afin de museler toute critique politique : militants, universitaires, journalistes, personnels humanitaires, opposants… tous, avant eux, faisaient les frais de la réduction de l’espace des libertés et d’une répression accrue depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah al-Sissi. Depuis 2013, ils sont près de 60 000 à avoir été arrêtés pour des motifs politiques – privés de défense, parfois accusés de terrorisme, victimes de torture ou condamnés à la peine capitale. Selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch, au moins 817 personnes auraient été assassinées durant la seule journée du 14 août 2013 et des milliers d’autres emprisonnées dans ce qui restera funestement célèbre comme le « massacre de la place Rabia al-Adaouïa ».

Avec 84 000 contaminations au coronavirus et plus de 4 000 décès, l’Égypte affiche l’un des taux de mortalité les plus élevés de la région. La hausse continue des contaminations, avec plus de 900 nouveaux cas quotidiens, menace de faire plier les infrastructures sanitaires du pays, déjà fragiles. La ligne officielle du régime défend, sans nuance, un bilan efficace au sein duquel les critiques sont qualifiés d’ « ennemis de l’État ».

Face aux dérives à l’encontre du corps médical, la presse internationale et quelques organisations de défense des droits de l’homme ont certes tiré la sonnette d’alarme. Mais outre ces quelques voix, les accusations restent timides. Aucune action coordonnée n’a été entreprise à l’international. Une majorité de pays reste certes toujours préoccupée par sa propre gestion de la crise – mais la réserve des capitales occidentales ne date pas d’hier. Rien dans leurs réactions n’a jamais contraint le régime égyptien à réviser ses positions, ou tout du moins à maquiller ses pions : le président Sissi continue d’être courtisé pour sa politique de redressement économique, sa stabilisation du pays et l’alternative qu’il représente face au pouvoir des Frères musulmans. Certains régimes répressifs poursuivent à dessein une réputation de respectabilité à l’international. Mais pour M. Sissi, il n’est même plus besoin de sauver les apparences. Les méthodes du régime évincent sans complexe toute illusion de pluralisme démocratique, à l’image du scrutin présidentiel de 2018 qui portait le président gagnant avec 97 % des voix suite à l’élimination de l’opposition.


Ovationnés sur les balcons du monde entier, ils ont parfois décroché des réformes réclamées depuis des années : de Madrid à Milan, le coronavirus a mis à l’honneur les soignants. Mais dans cette tendance mondiale, il est un pays qui détonne. Déjà réputé pour ses pratiques autoritaires, le régime égyptien a redoublé d’efforts durant la pandémie pour faire taire les...

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