Carrières

À Chekka, les exploitations à nouveau au cœur du débat

Alors que les cimenteries réclament « une réglementation » de cette activité, des écologistes restent intraitables sur la protection de l’environnement.

À Chekka, les exploitations à nouveau au cœur du débat

Les carrières à Kfarhazir. Photos Ornella Antar

La question des carrières des cimenteries de Chekka se retrouve une nouvelle fois au cœur de l’actualité. Depuis que la Cimenterie nationale a annoncé qu’elle allait mettre au chômage technique 95% de ses employés, avant de se rétracter en attendant la suite des événements, le débat autour de l’activité de cette industrie remonte à la surface. Les carrières situées à proximité qui lui fournissent la matière première pour la fabrication du ciment ont vu leur activité interrompue depuis plusieurs mois. Alors que les directions de ces cimenteries reprochent au ministère de l’Environnement l’absence de réglementation de l’activité des carrières, les écologistes dénoncent une nouvelle fois la destruction de l’environnement qui s’ensuit de l’exploitation des carrières par cette industrie.

Pour Pierre Doumet, PDG de la Cimenterie nationale, la question est simple. « Nous réclamons un permis d’exploitation de carrières et non pas des autorisations à durée limitée », affirme-t-il à L’Orient-Le Jour. Selon lui, le problème réside au niveau de la réglementation du secteur. « Pensez-vous que nous sommes les seules cimenteries au monde ? » s’interroge-t-il. « Des cimenteries, il y en a partout », enchaîne-t-il, appelant les autorités à réglementer ce secteur suivant des critères internationaux.

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Un plan avait été élaboré durant le mandat de l’ancien ministre de l’Environnement Fadi Jreissati, suivant lequel les exploitants des carrières devaient être soumis à des audits réalisés par des cabinets étrangers, pour limiter autant que possible l’impact de l’activité sur l’environnement. Cette mesure devait concerner en priorité les carrières des cimenteries, dont l’activité est dénoncée régulièrement par des associations locales et des riverains. Ce texte évoquait alors, concernant les exploitations minières hors des zones devant être délimitées par le plan directeur (qui devait déplacer l’essentiel des carrières vers les montagnes de l’Anti-Liban), la notion « d’exploitation réhabilitatrice » qui impose aux cimenteries (deux à Chekka, la Cimenterie nationale et Holcim, et l’une à Sibline, au Chouf) des contraintes spécifiques. Or le dernier permis d’exploitation de deux ans, obtenu par les cimenteries auprès du Haut Conseil des carrières – présidé par le ministre de l’Environnement et d’autres représentants – est arrivé à son terme fin 2017, et ce système a été remplacé depuis par des autorisations plus courtes, généralement de trois mois consécutifs environ, sachant que le plan Jreissati n’a apparemment pas été repris par l’actuel gouvernement (voir L’OLJ du 26 mai). À ce propos, le ministre de l’Environnement Damien Kattar n’a pas répondu à nos appels répétés.

Le PDG de la Cimenterie nationale estime que faire des cimenteries une exception à la règle ne résout pas le problème. « Nous ne voulons plus constituer une exception à un plan. En revanche, nous réclamons une réglementation de l’industrie cimentière parce que nos exploitations ne doivent plus être confondues avec n’importe quelle carrière ou cavité creusée ici et là dans le pays », conclut-il.

Les carrières à Kfarhazir. Photo Ornella Antar

Des « crimes environnementaux »

De leur côté, les écologistes dénoncent le fait que les industries cimentières n’ont jamais respecté les critères environnementaux, même lorsqu’elles obtenaient des permis légaux. Dans un communiqué publié récemment, la Coalition populaire contre les carrières et les cimenteries accuse la Cimenterie nationale et Holcim à Chekka de commettre « des crimes environnementaux à l’encontre des habitants du Liban-Nord ». Dans son communiqué, la coalition dresse une liste des violations des critères sanitaires et environnementaux commises, selon elle, par les cimenteries à Chekka : enterrer des millions de tonnes de déchets industriels nocifs dans les carrières au-dessus des nappes d’eau souterraine qui alimente la moitié des villages du caza de Koura, brûler de l’huile usée et du coke de pétrole (coproduit des raffineries de pétrole) à proximité des quartiers résidentiels, entre autres.

Dans une déclaration à L’Orient-Le Jour, la Coalition estime que « la direction de la Cimenterie nationale joue la carte du licenciement des employés et des travailleurs dès qu’elle se trouve dans une situation délicate et qu’elle ne trouve plus les moyens et les arguments pour se défendre ». La Coalition a mis en garde contre l’octroi de permis d’exploitation ou des autorisations de courtes durées aux cimenteries en dehors du domaine de compétence du Haut Conseil national des carrières.

Les carrières à Kfarhazir. Photo Ornella Antar

Des alternatives ?

Si la coalition rejette en bloc l’activité des cimenteries, d’autres écologistes appellent à des solutions plus mesurées. « Il faut faire preuve de réalisme », lance Pierre Abi Chahine, président de l’Association pour la protection de l’environnement à Chekka, à L’OLJ. « Réclamer la fermeture des industries cimentières n’aboutira pas à une fin heureuse », estime M. Abi Chahine qui dit avoir présenté un plan au ministère de l’Environnement. Son plan, dit-il, consiste en deux étapes : d’un côté, il faudrait recouvrir le coke de pétrole et déplacer les stocks de klinker (type de brique partiellement vitrifiée ou chauffée, utilisée pour la construction) du littoral, en vue de minimiser l’impact de la pollution de l’air (par les émanations toxiques) et de la mer, et, d’un autre côté, il convient d’imposer aux cimenteries la réhabilitation totale des sites exploités.

M. Abi Chahine propose aussi d’imposer à ces industries le versement de la somme de 18 000 livres pour chaque mètre carré exploité depuis l’année 2004, en vue de la réhabilitation écologique. « Nous avons proposé ce plan au ministère de l’Environnement et nous avons appris que son adoption par le ministère est très probable », affirme-t-il. Interrogé au sujet de ce plan, M. Doumet dit ne pas être au courant de ces développements.

Pour mémoire

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Entre-temps, la population souffre autant de la pollution résultant de l’activité industrielle que celle de l’exploitation des carrières. « Qu›a-t-on fait pour mériter ce calvaire ? » lance le père Louis Haïdar, un septuagénaire de Fih, à Koura. Dans ce village situé à proximité des deux grandes cimenteries de Chekka, les habitants souffrent des répercussions des cimenteries. Le regard vide, le père Haïdar cite machinalement les prénoms de ses proches qui sont morts de cancer, quatre de ses frères et sa femme, des décès qu’il impute à la pollution industrielle. Il ferme les yeux à chaque fois que sa mémoire le trahit. « Je peux vous assurer qu’il n’y a pas un foyer dans mon village épargné par le cancer », déplore-t-il.

Malgré tout le débat en cours, le père Haïdar est loin d’être optimiste. « Nous avons protesté contre l’activité de ces industries pendant très longtemps mais cela a toujours été en vain », se plaint-il. Selon lui, cette industrie lourde est « la plaie ouverte » de Fih. « Tous les habitants du village en souffrent mais ils ont tous baissé les bras parce qu’ils savent très bien que les cimenteries sont soutenues par les politiciens », ajoute-t-il. « Si je n’avais pas vécu 27 ans de ma vie au Liban-Sud, donc loin de ces industries, je suis sûr que je ne serais pas vivant aujourd’hui pour livrer ce témoignage », conclut-il.


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