Tarbouche

Conversation avec ma fille, elle génération Z à l’avant-poste des grands bouleversements en incubation, moi génération de la guerre libanaise, perdue, vomie de tous les alphabets, n’ayant presque pas connu de répit depuis la naissance, revenue de presque toutes les certitudes, abhorrant les conflits, souvent résignée à la loi du moindre mal, du mieux ennemi du bien, de l’entre chien et loup, des raisins trop verts et de l’introuvable perfection. Elle, l’intransigeance de son âge, le refus des demi-teintes. Quel est ton meilleur souvenir d’enfance? Avoir ri. Beaucoup. De peur, le plus souvent. On a le courage qu’on peut.

On dérive sur George Floyd. Les Libanais sont-ils racistes ? Un coup d’œil, 30 ans en arrière : cette monstrueuse publicité de lessive dont les télévisions nous matraquaient entre deux alertes, et dont une jeune Sri-Lankaise déguisée en employée de maison vantait le pouvoir blanchissant éprouvé sur sa propre peau. Et puis ce mot, « abed », le même en arabe pour « noir » et « esclave » comme si les deux acceptions étaient inséparables. Parmi les emballages familiers de notre enfance figurait celui d’une marque de paille de fer qui s’appelait Sif el-abed. Plus courante encore était une confiserie locale qu’on appelait Ras el-abed, ou tête de nègre, sobriquet postcolonial emprunté à un petit gâteau d’origine belge aujourd’hui rebaptisé « tête au choco », bien que dans certains pays, comme l’Allemagne, la Finlande ou les Pays-Bas, il garde son nom à connotation raciste, Negerkuss, Neekerinsuukot, Negerzoenen (baiser de nègre) ; voire, dans les Flandres, Negerinnetetten (seins de négresse). Par bonheur, la version libanaise a été réinterprétée il y a quelques années en « Tarbouche », l’emballage ne gardant du petit personnage noir de naguère que son rouge couvre-chef ottoman du même nom.

Il a fallu que je lui raconte aussi la mésaventure de F., le camarade ivoirien de mon frère qui passait avec nous l’été de ses 5 ans, et qu’une nounou de notre village de montagne, armée des meilleures intentions, s’était piquée de « blanchir ». Les cris de détresse de l’enfant à travers la porte de la salle de bains lui avaient permis, si j’ose dire, de sauver sa peau et d’échapper à la sollicitude de l’autre malheureuse qui n’avait jamais vu de sa vie un humain d’une couleur différente de la sienne. Preuve que le racisme ordinaire est, au même titre que toutes les formes de ségrégation, question d’ignorance de l’autre et d’un vocabulaire d’abord dicté par une communauté dominante, incrusté ensuite dans l’usage en attendant qu’une nouvelle autorité et de nouveaux consensus l’en sortent. Ainsi, au Liban et dans le monde arabe, la confusion médiévale, rarement rectifiée, des mots « noir » et « esclave », est à la source d’une mentalité qui autorise la soumission de tout travailleur migrant à des lois abusives telle que la honteuse « kafala » qui confère à l’employeur le droit de disposer impunément de la liberté de l’employé, de retenir son passeport, de le séquestrer à demeure, mépriser son besoin de repos et même le priver de son salaire au prétexte de le lui verser à la fin de son contrat, ce qui peut ne jamais arriver.

Alors oui, les Libanais ont exprimé leur indignation, de concert avec le reste du monde, face au meurtre en direct de George Floyd par un officier de police de Minneapolis. Pour s’autoriser une telle réaction, ne leur aurait-il pas fallu, d’abord, balayer devant leur porte et, à la faveur de cette tragédie de trop, exiger fermement et définitivement le retrait de cette loi esclavagiste qui entache leur aspiration à une société équitable ? Ne leur faudrait-il pas déjà dépasser leurs propres clivages et replis communautaires ? L’empathie des Blancs envers les Noirs est impossible, enchaîne Génération Z. Mais pourquoi donc ? Parce que les Blancs ne connaissent pas ce que vivent les Noirs parmi eux, la traque permanente, les procès d’intention, le dénigrement et l’abaissement perpétuel. Il faut être un Noir pour prétendre se mettre à la place d’un Noir, sinon c’est de la condescendance. De ma zone grise et politiquement correcte où races, genres et religions s’obstinent à se confondre, j’ouvre les yeux sur le fait que je les ai toujours fermés : les identités sont peut-être meurtrières, mais elles sont précieuses. Il nous reste à plancher sur notre responsabilité et notre dépendance réciproques, tant que vivre sera la priorité du vivant.


Conversation avec ma fille, elle génération Z à l’avant-poste des grands bouleversements en incubation, moi génération de la guerre libanaise, perdue, vomie de tous les alphabets, n’ayant presque pas connu de répit depuis la naissance, revenue de presque toutes les certitudes, abhorrant les conflits, souvent résignée à la loi du moindre mal, du mieux ennemi du bien, de l’entre...

commentaires (5)

Quoi que nous fassions , les libanais n'atteindront jamais la sauvagerie du racisme aux Etats-Unis, contentons-nous de ce que nous sommes !

Chucri Abboud

15 h 51, le 04 juin 2020

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Commentaires (5)

  • Quoi que nous fassions , les libanais n'atteindront jamais la sauvagerie du racisme aux Etats-Unis, contentons-nous de ce que nous sommes !

    Chucri Abboud

    15 h 51, le 04 juin 2020

  • BEN VOTRE ARTICLE Y RESTERA SUR LES ECRANS POUR UNE SEMAINE. QU,EST-CE QUE CLOCHE A L,OLJ ?

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 07, le 04 juin 2020

  • AU PAYS OU LES FEMMES DE MENAGE SE SUICIDENT EN MASSE C,EST DE LA MASCARADE ET DE L,HYPOCRISIE QUE DE SE FAIRE DE LA MAUVAISE BILE POUR LA MORT DE GEORGE FLOYD.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 03, le 04 juin 2020

  • Quand on est d’abord racistes entre nous (entre religions, régions, classes sociales), ensuite ouvertement racistes envers les réfugiés, pour encore ensuite l’être honteusement envers les travailleurs migrants qu’on maltraite allègrement, on pourrait quand même se garder une petite gêne avant de dénoncer à hauts cris ce qui se fait ailleurs (d’ailleurs profondément indéfendable et très douloureux à observer). Mais agissons chez nous et essayons de supprimer les lois systématiquement racistes pour essayer de changer les mentalités. Quand une travailleuse migrante pourra se baigner dans nos piscines comme tout être humain et qu’elle pourra se mettre à table dans un restaurant, nous aurons dépassé les lois de l’apartheid sud-africain ou celles des USA des années 40.

    Michael

    11 h 56, le 04 juin 2020

  • oui ,nous voila bien au coeur du problème :la prise de conscience ! celle que j'ai voulu imposer, il y a 30 ans de cela et qui m'a valu menaces et intimidation de la part de ma propre famille libanaise! c'est bien cela résister! affirmer ,malgré tous , ce que l'on pense juste! J.P

    Petmezakis Jacqueline

    06 h 15, le 04 juin 2020