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Culture - Publication

Le journal culturel « Safar » rend hommage aux travailleuses migrantes

Alors que les magazines du monde entier s’arrachent les « new faces » et autres top models pour leurs couvertures, la publication biannuelle libanaise a choisi de traiter le thème des migrations qui régissent notre époque, et surtout de consacrer leurs deux unes à Mekdes Yilma et Tsigereda Brihanu, deux travailleuses migrantes éthiopiennes. Maya Moumne, directrice artistique et cofondatrice avec Hatem Imam de Studio Safar, raconte à « L’Orient-Le Jour » la genèse de ce numéro particulier...

« Journal Safar » a choisi de consacrer leurs deux unes à Mekdes Yilma et Tsigereda Brihanu, deux travailleuses migrantes éthiopiennes.

Racontez-nous comment s’est déroulée la production du prochain et 5e numéro de « Journal Safar », à l’heure où le monde était mis sous cloche ?

En un mot : WeTransfer. À l’évidence, au départ, c’était un peu déroutant de devoir rassembler et monter le contenu d’un numéro complet à distance et dans les conditions de confinement, auxquelles s’est ajouté la crise économique et plus précisément les restrictions bancaires qui nous ont été imposées. Cela nous a forcées à retarder la sortie du magazine de six mois. Mais, au final, on s’est rendu compte à Studio Safar (chargé de la direction artistique de Journal Safar, NDLR) que les choses se sont mises en place comme d’habitude, à la seule différence que chacun des membres de l’équipe travaillait à domicile. Si la majorité de notre contenu était prêt avant la pandémie, le véritable défi a été d’une part la gestion de l’impression qui a eu lieu à Londres pour la première fois, et d’autre part la conception des couvertures, photographiées par Myriam Boulos par Zoom et dont je me suis chargée de la direction artistique. Cet exercice nous a permis de réaliser que chacun de nous, en étant isolé, a été plus responsabilisé, et donc plus efficace dans le processus de création de ce 5e numéro. D’ailleurs, même lorsque les choses retrouveront une certaine normalité, je crois qu’au studio, on continuera à s’octroyer deux ou trois jours par semaine de travail à la maison.

Pourquoi le thème « Migrations » ?

Avec le déclenchement de la révolution au Liban, et ensuite la pandémie du Covid-19, la question des travailleuses domestiques migrantes dont les droits au Liban sont bafoués par le système de la kafala, s’est posée de plus en plus. C’était une coïncidence, car nous avions réfléchi à ce thème depuis le mois d’août. C’est un problème prédominant dans le monde d’aujourd’hui, particulièrement dans notre région qui est régie par des mouvements migratoires, et il nous a semblé important de le soulever dans ce numéro de Journal Safar dont le financement a été rendu possible grâce à l’ONG Rosa Luxemburg Stiftung Beirut Office. L’idée n’était pas d’aborder ce thème uniquement selon le prisme des travailleuses domestiques, mais plutôt de réfléchir à la question plus globale de l’identité, de la charge politique d’un passeport, de l’internet comme véhicule de migrations ou de l’architecture des « chambres de bonnes »… Bref, d’interroger à notre manière les différentes nuances d’une migration, avec, bien sûr, un accent sur le quotidien des travailleuses migrantes dans le pays, à travers une interview avec deux d’entre elles, Mekdes Yilma et Tsigereda Brihanu, de nationalité éthiopienne, réalisée par Farah Salka (la fondatrice du Migrant Community Center)

Comment ces deux jeunes femmes se sont-elles retrouvées en couverture du magazine qui sort d’ici au mois prochain ?

Lorsque nous avons commencé à construire le numéro, j’ai pu rencontrer certaines de ces travailleuses domestiques migrantes qui m’ont fait part de leurs conditions de vie au Liban, qui s’apparentent plutôt à des conditions de détention, gouvernées par le système de kafala. Lequel fait de l’employeur le tuteur de son employée de maison, ce qui conduit à de graves abus, d’autant plus que travail domestique n’est pas réglementé par le code du travail. L’une d’entre elles m’a confiée, par exemple, qu’une agence en Éthiopie l’avait encouragée à venir au Liban pour supposément faire ses études, et qu’une fois sur place, elle s’est retrouvée employée dans une maison sans avoir même le droit d’y échapper. Ainsi, à la faveur d’un documentaire photo réalisé par Myriam Boulos, nous avons pensé mettre en lumière la manière dont ces filles occupent leur dimanche, le seul jour où elles sont autorisées de sortir (si toutefois elles le sont), alors qu’elles se rendent à la prière, qu’elles s’habillent, se maquillent ou vont manifester. Comme il nous était important d’échapper à une objectivation de ces femmes, nous avons pensé, avec mon partenaire Hatem Imam, d’apposer cette série avec un entretien avec Mekdes Yilma et Tsigereda Brihanu (par Farah Salka), toutes deux membres fondatrices du collectif Egna Legna* (https://egnalegna.org/) qui traite des problèmes relatifs aux conditions des travailleuses migrantes éthiopiennes au Liban. Le boulot qu’elles font est remarquable et elles sont devenues des sortes de leaders dans leur communauté. Au moment où l’on devait finaliser la couverture, même si nous voulions à tout prix éviter quelque sensationnalisme, ce sont les encouragements de Farah Salka qui nous ont décidé à consacrer nos deux couvertures à Mekdes et Tsigereda. Elle nous a dit : il ne faut pas que la culpabilité vous empêche de les mettre en couverture, et rien que l’idée de rendre visible ces filles, qui sont malheureusement considérées comme des parias sociaux, nous a convaincus. Le problème c’est que le confinement avait déjà commencé à l’époque. C’est ainsi que Ali Abdallah, le general manager de Studio Safar, a recommandé de photographier les filles par Zoom. C’était un moment assez génial et surréel.

*Pour ceux qui le souhaitent, des donations à Egna Legna peuvent se faire à l’adresse suivante : https://bit.ly/35UiJog


Racontez-nous comment s’est déroulée la production du prochain et 5e numéro de « Journal Safar », à l’heure où le monde était mis sous cloche ? En un mot : WeTransfer. À l’évidence, au départ, c’était un peu déroutant de devoir rassembler et monter le contenu d’un numéro complet à distance et dans les conditions de confinement, auxquelles s’est ajouté...

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