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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

XV – Comme un petit Iris, mon âme

Photo DR

À ma fenêtre, l’arbre souple dont je ne connais pas le nom fait de grands gestes, et sa danse orchestrée par le vent me fascine comme le feraient des vagues ou des flammes. On a les évasions qu’on peut. Il est frisquet, ce mois de mai, et cette fraîcheur résiduelle, même éphémère, est si bonne à prendre. Nous sommes encore conditionnés, malgré le temps qui s’englue, par la notion de fin de semaine qui réveille en nous des envies de grand air et de légèreté. Et comme, au fond, rien ne s’y oppose tant que nous respectons nos distances, un masque à portée de nez, nous avons finalement pris le chemin de la montagne, en plissant les paupières sous le soleil par manque d’habitude. Loin des crises qui s’accumulent, du quotidien de plus en plus étroit, de plus en plus anxiogène, on n’imagine pas l’insolente beauté de ce pays quand il se repose de l’humanité qui le ronge. Pâquerettes, coquelicots et pervenches répandent, sur les contreforts des collines, un chatoiement de torrents irréels figés dans l’herbe tendre. Çà et là, dans un parfum grisant de sauge et de menthe, perce la merveille des merveilles, le sauvage bleu rare entre tous, conçu dans l’argile sèche de cette terre, réveillé par les dernières pluies et prospérant à la faveur du silence : l’iris du Liban. Plus modeste que le cèdre mais tout aussi résiliente, cette fleur originaire, paraît-il, du désert, nous ressemble. Comme elle, l’aridité nous transforme sans nous vaincre.

Au retour, tout en veillant à ne pas offenser le paysage, nous empruntons quelques flèches au feu d’artifice rose d’un arbre de Judée. Les branches qui poursuivent tranquillement dans un vase leur mutation de la fleur à la feuille semblent s’accommoder de notre confinement. Tant et si bien d’ailleurs, que je m’aperçois que nous oublions d’en changer l’eau sans aucun signe de mécontentement de leur part. Les initiés savent que leurs petites grappes charnues sont comestibles et agrémentent les salades de leur saveur doucement acidulée. L’arbre, dit-on, aurait été choisi par Judas, meurtri de sa propre trahison et cherchant à se pendre. Son bois fragile a-t-il pu porter sans rompre le poids de l’homme et de son cœur si lourd ? On peut l’imaginer gisant au pied de ce bonheur botanique, recouvert d’une brume rose comme une rédemption.

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XIV - La main, ce visage

Début de semaine, et la grande préoccupation des familles demeure, comme avant, comme toujours : quoi faire à manger. Venu à Beyrouth il y a quelques mois, exactement la veille de l’effondrement économique et du confinement, Nassim Nicolas Taleb avait donné des conférences sur le thème Le Liban, de Ponzi au localisme. Il y soulignait entre autres que le Liban offrirait un terrain propice à une nouvelle conception de la gouvernance basée sur la dynamique des collectivités, et de l’économie appuyée sur la production locale. Mon amie A. qui m’a fait découvrir l’arbre de Judée s’est souvenue de l’évocation que je faisais un jour d’un plat normand que servait dans son restaurant la conjointe d’un cousin originaire de la vallée d’Auge. Le Poulet vallée d’Auge est préparé avec du calvados, de la crème et des pommes fruits, des ingrédients propres à la Normandie. Avec son talent inégalé, A. s’est aventurée avec succès dans la reconstitution de la recette. Mais de quoi était accompagné le plat, me demande-t-elle ? Riz ? Pâtes ? Ni l’un ni l’autre, dans mon souvenir. Il n’y a pas de rizières en Normandie et les pâtes sont inconditionnellement italiennes. Ainsi de nos mezzés où se décline notre nature aussi pauvre que généreuse. De notre kebbé où la viande s’étale pour faire volume et s’additionne de blé pour nourrir le plus grand nombre. La crise nous invite à nous concentrer sur les produits de notre terre et réapprendre à les conserver pour les saisons orphelines. Et puis avec le cœur, faire du peu une nouvelle abondance.

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.


À ma fenêtre, l’arbre souple dont je ne connais pas le nom fait de grands gestes, et sa danse orchestrée par le vent me fascine comme le feraient des vagues ou des flammes. On a les évasions qu’on peut. Il est frisquet, ce mois de mai, et cette fraîcheur résiduelle, même éphémère, est si bonne à prendre. Nous sommes encore conditionnés, malgré le temps qui s’englue, par la...

commentaires (2)

Le myosotis et puis la rose, ce sont des fleurs qui disent quelque chose, mais pour aimer un coquelicot et n'aimer que ca ... Les Compagnons de la Chanson :)

Remy Martin

08 h 18, le 05 mai 2020

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Commentaires (2)

  • Le myosotis et puis la rose, ce sont des fleurs qui disent quelque chose, mais pour aimer un coquelicot et n'aimer que ca ... Les Compagnons de la Chanson :)

    Remy Martin

    08 h 18, le 05 mai 2020

  • Tous les matins j 'ouvre votre journal ..ma seule source des nouvelles politiques du Liban...et je lis les successions des catastrophes que traversent mon pays...la cherete de la vie..le prix du dollar..la gueguerre communautaire..la corruption..les aounistes..les harirismes..les druzes ..les chiites..le hzb ..les discours creux et inintelligent...bref. Notre quotidien..et puis et puis vient FIFI avecson soleil printanier que je lis avec delectation plusieurs fois pour me laver de ces ordures qui nous maltraitent..et me rappelle que le Liban est toujours tres beau...merci Fifi

    Houri Ziad

    08 h 18, le 05 mai 2020

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