Commentaire

Le Liban face au confinement : entre continuité et ruptures

Le lazaret de la Quarantaine en 1905. Collection Fadi Maasarani

Alors qu’une grande partie de la population mondiale découvre pour la première fois la difficile réalité du confinement, de nombreux Libanais renouent, eux, avec un vécu douloureux, celui des années d’un conflit (1975-1990) à la fois fratricide et global et de l’agression israélienne dévastatrice de juillet 2006. D’aucuns avancent aujourd’hui que l’apparition du virus au Liban a pu servir les intérêts du pouvoir en proie à une révolte populaire antigouvernementale. Le confinement qui interrompt l’insurrection serait ainsi « contre-révolutionnaire ».

Au XIXe siècle déjà, épidémies et confinement au Levant font l’objet de commentaires qui les rendent politiquement suspects, comme l’écrit Gustave Flaubert dans une correspondance adressée en 1850 à sa cousine Olympe Bonenfant : « Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous prétexte de peste. » À l’époque, Flaubert est confiné dans le lazaret de Beyrouth car son paquebot qui vient d’Alexandrie est passé par Malte où deux cas de choléra s’étaient déclarés quinze jours auparavant.

Retour sur l'histoire

La Quarantaine à Beyrouth, du rempart sanitaire du XIXe siècle à l’antre de la pollution du XXIe

Au-delà des usages politiques du confinement, l’histoire du Liban moderne a été façonnée par les épidémies, auxquelles les pouvoirs en place ont tenté d’apporter des réponses plus ou moins efficaces. L’occupation égyptienne (1832-1840) a permis l’édification d’un lazaret à Beyrouth, qui fait office de quarantaine maritime. Le choix d’installer le lazaret à Beyrouth fut décisif dans la transformation de cette ville levantine portuaire restée quasi insignifiante au début du XIXe siècle. Si l’efficacité de la quarantaine peut être débattue, elle contribua tout au moins à endiguer les épidémies (choléra, peste, notamment) et à favoriser par là même le développement économique de la ville devenue un arrêt obligé des bateaux à vapeur (d’où le terme « bâbôr » toujours usité chez les Beyrouthins) à destination de l’Empire ottoman sur la côte est de la Méditerranée.


Culture de survie

À partir des années 1860, des efforts sanitaires supplémentaires sont entrepris. En juillet 1884, une loi impose la vaccination pour les élèves désireux d’intégrer les écoles publiques et privées et pour les adultes qui postulent pour des emplois civils, militaires et dans la police. Un institut de recherche bactériologique est mis en place depuis 1919, en parallèle à des dispensaires, des orphelinats, des associations de secours mutuel et des organisations philanthropiques. La période mandataire (1920-1946) est marquée par la naissance de l’assistance publique. Abandonné durant la Grande Guerre, le lazaret de « Karantîna » est réaménagé, agrandi par l’armée française à partir de 1919 et sert progressivement de lieu où s’entassent les réfugiés (chrétiens de Cilicie en 1921, Grecs et Arméniens en 1922, et Palestiniens à partir de 1948). Il sera détruit plus tard, en janvier 1976, par les milices chrétiennes. Le confinement des populations malades se renforce avec l’existence d’un hôpital des contagieux géré par l’Assistance publique, situé au Liban-Nord et capable de recevoir 80 malades en cas d’épidémies. Au cours des années 1920 enfin, des efforts notoires sont accomplis, notamment de la part des jésuites, pour assécher les marais et éradiquer le paludisme.C’est la guerre du Liban (1975-1990) qui marque néanmoins le point culminant du confinement des civils dans les abris de toutes sortes. En avril 2020, quarante-cinq ans après le début du conflit, à l’heure où la menace liée au Covid-19 prend un caractère massif et mondial, de nombreux Libanais expliquent ressentir une impression de déjà-vu quand ils doivent sortir chercher du pain ou faire des courses et se hâter de rentrer chez eux. Ce ressenti fait partie des réflexes liés à une culture de survie héritée des années de guerre et solidement ancrée dans la société. Pourtant, le confinement lié au Covid-19 ne ressemble en apparence en rien à celui des années de guerre qui supposait de fuir les étages et de s’abriter des bombardements dans les sous-sols, entourés de ses voisins ou de la famille élargie. La logique de socialisation, voire de promiscuité, dans un abri collectif sécurisé, fait place aujourd’hui à celle de distanciation physique dans un domicile individuel.

Retour sur l'histoire

Quand la peste noire emportait le Moyen-Orient

Les similitudes existent pourtant dans le confinement des années 1975-1990 et dans celui de 2020 : la peur face à l’avenir et face à l’inconnu, mais aussi parfois des drames intimes ou familiaux qui se jouent tout comme des moments de joie et d’intense créativité. C’est confiné dans son appartement de Beyrouth-Ouest en août 1982 que Mahmoud Darwich écrit Une mémoire pour l’oubli, un livre poignant où le poète palestinien décrit les angoisses de l’enfermement en temps de guerre. Du confinement de la guerre du Liban a émergé un riche courant artistique, littéraire et féministe incarné par le mouvement Beirut Decentrist. Le confinement peut conduire aussi au désespoir et à l’acte ultime. C’est dans son appartement beyrouthin que le poète libanais Khalil Hawi met fin à ses jours à l’été 1982, au plus fort de l’invasion israélienne.

Repli

Cependant, là où les grandes crises du XXe siècle (grande famine de 1915-1918 et guerre du Liban) avaient provoqué d’importants flux de départs vers des pays offrant plus d’opportunités ou réputés plus sûrs, la crise du coronavirus entraîne au contraire pour les Libanais une tendance au repli vers le pays d’origine. Avec un nombre relativement faible de victimes de l’épidémie, le Liban apparaît paradoxalement plus sûr que les puissances industrielles d’Europe ou d’Amérique du Nord. De surcroît, la richesse qu’offre le patrimoine naturel libanais n’est sans doute pas étrangère au tropisme que le pays exerce chez certains. Comme l’écrivait déjà Flaubert en confinement en 1850 : « Nous avons sous les yeux un des panoramas comme on dit en style pittoresque des plus splendides du monde. » Les enjeux de la crise du Covid-19 au Liban sont nombreux : à la question de la créativité et du renouvellement potentiel des pratiques citoyennes, s’ajoute celle de la capacité du gouvernement actuel, très vite délégitimé dès sa formation, à faire appliquer les mesures de confinement à l’échelle du pays. Une gestion efficace de la crise sanitaire pouvait lui permettre de retrouver un certain crédit auprès de ses détracteurs et des institutions financières internationales dont il dépend.

Interview

Olivier Roy : Nous avons une angoisse un peu métaphysique par rapport à l’épidémie 

Mais imposer le confinement strict à une population relève d’un pouvoir régalien fort capable de surcroît d’indemniser financièrement tous ceux qui ont perdu leur emploi. Or, malgré son extrême résilience, le Liban reste un pays de tradition étatique faible dans lequel les dynamiques communautaires et clientélistes demeurent omniprésentes. Avec le temps, le confinement imposé ne fait que rendre plus explosive la situation économique et relancer la colère de la rue, ainsi que l’opposition féroce des partis d’opposition au pouvoir en place.

Dima de Clerck et Stéphane Malsagne sont historiens et coauteurs de « Le Liban en guerre (1975-1990) » (Belin, 2020 à paraître en juin 2020).


Alors qu’une grande partie de la population mondiale découvre pour la première fois la difficile réalité du confinement, de nombreux Libanais renouent, eux, avec un vécu douloureux, celui des années d’un conflit (1975-1990) à la fois fratricide et global et de l’agression israélienne dévastatrice de juillet 2006. D’aucuns avancent aujourd’hui que l’apparition du virus au...

commentaires (5)

CE QUI FAIT MOUVOIR ET MUE LA CONTESTATION EN REVOLUTION SONT LES RESTRICTIONS FINANCIERES IMPOSEES PAR LES PREDATEURS BANQUIERS ET LEURS ACOLYTES LES ABRUTIS CORROMPUS ET VOLEURS QUI ONT GOUVERNE ET CONTINUENT DE GOUVERNER CE PAUVRE PAYS, DU PLUS HAUT GRADE AU PLUS PETIT, ET SE SONT REMPLIS LES POCHES ET PARTAGENT ENCORE LES GATEAUX ENTRE EUX. LE LIBAN EST LA CAVERNE DES ALIBABAS QUI LE GOUVERNENT. LE BALAI POUR S,EN DEBARRASSER N,EST PLUS QUE LA REVOLUTION QU,ILS ONT SUSCITEE EUX-MEMES.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

09 h 30, le 02 mai 2020

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Commentaires (5)

  • CE QUI FAIT MOUVOIR ET MUE LA CONTESTATION EN REVOLUTION SONT LES RESTRICTIONS FINANCIERES IMPOSEES PAR LES PREDATEURS BANQUIERS ET LEURS ACOLYTES LES ABRUTIS CORROMPUS ET VOLEURS QUI ONT GOUVERNE ET CONTINUENT DE GOUVERNER CE PAUVRE PAYS, DU PLUS HAUT GRADE AU PLUS PETIT, ET SE SONT REMPLIS LES POCHES ET PARTAGENT ENCORE LES GATEAUX ENTRE EUX. LE LIBAN EST LA CAVERNE DES ALIBABAS QUI LE GOUVERNENT. LE BALAI POUR S,EN DEBARRASSER N,EST PLUS QUE LA REVOLUTION QU,ILS ONT SUSCITEE EUX-MEMES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 30, le 02 mai 2020

  • Pendant la guerre la population vivait terree dans les abris, hygiène minimaliste par manque d'eau, frugalité des repas cause accès aux cuisines limités, penuries de pain et de produits frais pour ceux qui ont été assiégés, promiscuité pesante dans la durée, sans compter la peur au ventre et le manque de sommeil, le tumulte des bombes en bruit de fond. Pour ceux qui ont vécu l'enfer de la guerre (à Beyrouth, pas dans les mini monaco où le bruit lointain des bombes était couvert par celui de la musique des nightclubs et des restos), le confinement corona ressemble à une résidence contrainte et forcée certes, mais du niveau d'un palace 5 etoiles.

    Fifi Brindassier

    03 h 57, le 02 mai 2020

  • "HISTORIENS" ! le 1er mai est la journée des prolétaires. Le poète était-il confiné dans son appartement à Beyrouth ? Préférant comme les Arabes le confinement à la défense des assiégés. Et dire que le courage n’ayant jamais été dans leurs moyens.............

    C. F.

    11 h 48, le 01 mai 2020

  • Très intéressant le fait de nouer l’histoire à l’actualité

    Rana Chalhoub

    11 h 09, le 01 mai 2020

  • Trés instructif, réaliste et factuel. Bravo.

    Claude Khalifeh

    08 h 30, le 01 mai 2020