Depuis vendredi soir, juste après le discours du président du Conseil, le pays est en ébullition. D’ailleurs, les manifestations et les fermetures de routes ont soudain recommencé. En principe, elles visent à protester contre la cherté de vie et la hausse vertigineuse du taux du dollar par rapport à la livre, mais la coïncidence entre ce regain du mouvement populaire et la mise en cause directe du gouverneur de la Banque centrale ne serait pas fortuite pour certaines sources gouvernementales.
Selon ces mêmes sources, la possibilité de démettre le gouverneur de la Banque centrale a été certes évoquée au cours de la réunion du cabinet vendredi, mais elle n’a pas été soumise au vote, et aucune décision n’a été prise en ce sens. De plus, Hassane Diab s’est contenté, dans son discours, de dénoncer les failles dans l’attitude du gouverneur Riad Salamé au cours des derniers mois et de lui demander par conséquent de s’expliquer devant les Libanais, étant officiellement la personnalité la plus directement concernée par la crise monétaire actuelle.
Ce discours du président du Conseil, qui visiblement pèse tous ses mots et n’est pas dans l’improvisation, avait été annoncé lors de la séance parlementaire de mardi et de mercredi derniers, mais son contenu a été mis au point après la dernière rencontre entre Hassane Diab et Riad Salamé, jeudi dernier. Celle-ci se serait en effet très mal passée. Selon des sources gouvernementales, M. Diab aurait commencé par demander à M. Salamé la raison pour laquelle la Banque centrale n’est pas en train d’intervenir sur le marché des changes pour renforcer la livre face au dollar. Le gouverneur aurait répondu que la Banque centrale ne possède plus les fonds nécessaires pour cela. Ce qui aurait suscité l’étonnement du président du Conseil qui aurait rappelé à son interlocuteur qu’avant l’échéance des eurobonds, il avait lui-même présenté, sur trois feuilles de type A4, un document écrit à la main montrant que la BDL possède des avoirs d’un montant de 21 milliards de dollars. Ce jour-là, toujours selon les mêmes sources, M. Salamé voulait pousser le gouvernement à verser la somme de 1,2 milliard de dollars échéant au début du mois de mars. En dépit des assurances de M. Salamé, le gouvernement avait préféré s’abstenir de payer, prenant ainsi ce que Diab avait appelé « une décision historique ». En principe donc, ce montant aurait dû suffire à la Banque centrale pour intervenir sur le marché des changes afin de renforcer la monnaie nationale face au dollar américain pendant cette période. Mais, interrogé par Hassane Diab lors d’une précédente rencontre, Riad Salamé avait affirmé qu’il n’avait pas les moyens d’intervenir sur le marché car il n’avait plus de liquidités. Le Premier ministre lui aurait alors demandé combien il lui fallait pour intervenir efficacement, et le gouverneur de la BDL aurait évoqué la somme de 80 millions de dollars par mois. Le président du Conseil lui aurait alors conseillé d’utiliser dans ce but les sommes envoyées par les émigrés libanais à leurs proches qui s’élèvent à près de 60 millions de dollars par mois. C’est alors que Riad Salamé a émis la fameuse circulaire stipulant que les Libanais toucheraient les fonds envoyés de l’étranger en livres libanaises, provoquant ainsi une hausse importante du taux du dollar par rapport à la livre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Premier ministre avait répondu à une question des journalistes en marge de la séance parlementaire qui s’est tenue à l’Unesco, précisant qu’il n’avait pas été préalablement informé de cette circulaire... C’est dire dans quel contexte s’est déroulée la rencontre de jeudi...
À la suite de ces développements, dans son discours de vendredi, Hassane Diab a demandé au gouverneur de la Banque centrale d’expliquer aux Libanais ce qui se passe réellement et quel est le montant réel des fonds en sa possession. À peine a-t-il terminé son discours que les protestations ont commencé à se multiplier. Le courant du Futur s’est senti politiquement visé, le Parti socialiste progressiste aussi, et les protestataires ont recommencé à descendre dans les rues. Le scénario des routes coupées a réapparu, alors que le gouvernement compte tenir aujourd’hui une nouvelle réunion pour examiner plusieurs projets de loi dans le cadre de la lutte contre la corruption.
Au lieu de rassurer les citoyens en leur montrant que le gouvernement est déterminé à agir avec transparence et se soucie de leurs problèmes, notamment en ce qui concerne la valeur de la monnaie nationale, le discours du président du Conseil semble avoir provoqué une nouvelle vague de protestations, ainsi qu’une levée de boucliers politique et confessionnelle pour « défendre le gouverneur de la Banque centrale face à la menace de le limoger ».
Indépendamment du mouvement de la rue, sur le plan politique, la fameuse alliance que l’on évoquait dans les médias entre le courant du Futur, le PSP et les Forces libanaises semble se préciser, face à ce qui est supposé être le camp adverse formé de Hassane Diab, du Hezbollah et du Courant patriotique libre, sachant que le mouvement Amal, tout en restant l’allié indéfectible du Hezbollah, préfère conserver de bonnes relations avec le courant du Futur et le PSP.
Face à ce tableau complexe, la question qui se pose est la suivante : le Liban est-il à la veille d’une grande confrontation politique sur fond de crises sociale et économique aiguë, et y a-t-il réellement, comme le disent certains médias, un rôle américain dans ce regain de colère populaire et politique ? Autant de questions qui pourraient trouver leurs réponses dans les développements des prochains jours, sachant que le gouvernement paraît déterminé à poursuivre sa politique de lutte contre la corruption.


C'est vrai... logiquement, le peuple aurait dû appuyer la demande d'explications par le PM au Gouverneur... on ne comprend pas "vraiment" (ou très bien, plutôt...) pourquoi on a la réaction inverse...
14 h 05, le 28 avril 2020