Entretiens

Camille Laurens, Alice, Laurence et les autres

© Philippe Matsas

Le point de départ du nouveau roman de Camille Laurens, Fille, dont la parution chez Gallimard est imminente, est lexical. Le titre peut désigner, selon le dictionnaire, une personne de sexe féminin, un enfant de sexe féminin, une femme non mariée, ou une prostituée. L’effet de syllepse fonde pour la narratrice le fait que « la fille est une éternelle affiliée, (elle) ne sort jamais de la famille (…). » « L’unique mot qui te désigne ne cesse jamais de souligner ton joug. »

Les premiers mots du livre sont prononcés dans une maternité normande, dans les années soixante : « c’est une fille » ; ils cristallisent une déception parentale assumée. Le récit, qui s’étend sur une soixantaine d’années, dessine à travers le parcours de Laurence une vaste fresque sociale et culturelle d’une époque au cours de laquelle la construction traditionnelle du féminin est remise en cause. La première partie relate une enfance et une adolescence bien ancrées dans leur temps, où la jeune fille se construit dans un environnement marqué par une certaine violence mentale, et où la lecture et les mots lui permettent d’étayer son intériorité. Le fantôme de sa petite sœur décédée plane sur son existence. « Tu meurs même dans la mort de ta sœur, puisque tu ne la remplaces pas. Bref, tu n’es pas à la noce. » Autre deuil, celui de son intégrité physique, à l’âge de neuf ans, car « il ne faut pas désobéir au tonton », et celui de la confiance qu’elle peut avoir dans son entourage familial, qui ne la protège pas, et qui banalise l’acte d’abus sexuel dont elle a été victime.

Dans un deuxième temps, la jeune épouse qu’elle est devenue est confrontée au drame de la perte d’un enfant. « C’est tout ce que tu peux recevoir, le don des larmes. (…) Tu es couchée dans un cercueil de temps. »

Puis naît sa fille, Alice, à l’aube d’un nouveau siècle, mais le spectre de la répétition hante la narratrice : « Ce qui te sidère, c’est la façon dont les choses arrivent, cette espèce d’enchaînement dont tu te sens le maillon faible. » L’excipit se termine par la même formule initiatrice, mais son sens est différent, et il propose des perspectives interprétatives multiples et réparatrices.

Votre roman dépeint quatre générations de femmes d’une même famille. La matrilinéarité est-elle déterminante dans la construction de votre texte ?

J’ai déjà traité ce thème dans d’autres romans, comme L’Amour, roman (Gallimard, 2013), et dans Fille, c’est à la fois de la transmission par les femmes et du patriarcat dont il est question, parce que l’influence du père sur la narratrice est considérable. Comment les femmes arrivent ou pas à transmettre une forme de valorisation du féminin malgré le patriarcat, ce serait plutôt ça le sujet. Et comment arriver à se dégager des clichés qui entourent le fait d’être une fille, et des prises de pouvoir du patriarcat sur plusieurs générations ?

Dans mon approche, je passe beaucoup par les mots que l’on emploie. Je m’interroge sur ce que ça veut dire d’être une fille, il y a une grande partie qui est une construction culturelle, avec tout ce qu’on trimballe depuis des siècles comme stéréotypes féminins, et puis il y a la langue elle-même, et les idées toutes faites qu’elle véhicule de manière inconsciente. Par exemple le mot « garce », qui est une insulte aujourd’hui, est le féminin de « garçon » au XVIe siècle. Ce qui se féminise a tendance à devenir dépréciatif : on parle d’entraîneur dans le domaine sportif, mais une entraîneuse désigne celle qui encourage les hommes à boire dans un bar ; un homme public est un homme politique, une femme publique est une prostituée, etc.

Fille est-il un roman qui relève de l’autofiction ?

Je bâtis mes romans à partir de ma propre expérience, tout en y entremêlant des éléments fictionnels. Dans mes œuvres précédentes, on voit bien qu’il y a des moments importants, et parfois dramatiques de ma vie, qui reviennent, je ne l’ai jamais caché. Je reprendrais volontiers l’explication de Marguerite Duras quand on lui demandait ce qu’il y avait de réel dans ses livres : elle disait que l’événement a eu lieu, mais ensuite ce qui a été vécu a été remplacé par ce qui a été écrit. Et c’est exactement ça, quand je parle d’un roman, je ne parle pas de ma vie, même s’il est tiré d’une expérience personnelle, parce que je crois qu’on parle bien de ce qu’on connaît. Mais il y a une construction romanesque, des ellipses, des transpositions, donc ce n’est pas ma vie telle qu’elle s’est passée. C’est mon paysage mental, psychologique, c’est vrai que c’est ce qu’on pourrait appeler mon livre intérieur, c’est-à-dire ce qui est écrit en moi, ce que la réalité a écrit en moi.

Le brouillage énonciatif du récit est intéressant, comment la voix narrative s’articule-t-elle entre les trois personnes ?

Je voulais pouvoir manier l’humour, et le fait qu’un narrateur – ou une narratrice – dise tu au personnage, permettait une certaine distance ironique. Ce n’est pas une personne qui s’adresse à elle-même, c’est un narrateur omniscient qui en sait plus que l’héroïne. Dans la deuxième partie, cela permet d’en savoir plus sur ce qu’a dit ou fait le médecin au moment de l’accouchement dramatique que vit Laurence.

Ces changements de pronoms permettent des variations de focale. Le pronom elle correspond aux moments où la jeune femme ne peut pas prendre en charge la narration, essentiellement la scène de l’abus sexuel, où une mise à distance est nécessaire, de même pour l’épisode de la perte du bébé. J’ai bien sûr pensé à Sarraute, et à un de mes romans précédents, Dans ces bras-là (Gallimard, 2002), où il y avait une alternance entre la première et la troisième personne, mais j’ai écrit intuitivement : quand je ne pouvais plus continuer à utiliser le je, je passais au tu ou au elle. Et j’ai fait le pari que ça n’allait pas compliquer la lecture.

Au moment de la naissance d’Alice, la première personne s’installe durablement, c’est un point de vue d’adulte : la mère veut parler de sa fille et ne veut pas faire parler sa fille, elle gagne une forme d’assertivité. Elle a dépassé une sorte de crise de l’énonciation, elle peut enfin prendre en charge le discours elle-même. Une libération s’amorce avec la maternité, avec peut-être un affranchissement de son propre père et de son mari, dont elle divorce.

Dans votre roman, qui s’étend sur une large période temporelle de mutations sociales, s’agit-il également de dépeindre les progrès de la façon d’envisager l’identité féminine ?

Les trois personnages féminins sont marqués par cette évolution. La mère de la narratrice, qui jusqu’en 1964 n’a pas le droit de signer un chèque ou de travailler sans l’autorisation de son mari, va se libérer petit à petit, avec le tournant des années 70. Elle veut travailler et ne plus dépendre de son conjoint, et lorsque ce dernier épouse une femme plus jeune, elle acquiert une forme de légèreté. Elle se met à chanter dans une chorale et confie à sa fille qu’elle a eu une petite histoire avec une de ses camarades quand elle était jeune. Laurence, la narratrice, participe au Mouvement de libération des femmes et défend l’avortement. Ensuite, Alice s’investit dans les mouvements de libération homosexuelle, elle incarne une autre vision du féminin, propre à sa génération.

En même temps, je me demande si la situation a beaucoup évolué au sujet des abus sexuels dans les familles. Lorsque Laurence se confie à sa mère et sa grand-mère sur ce qu’elle a subi, celles-ci lui demandent de ne rien dire, l’assurant que ce sera traité en interne. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui aussi on aurait souvent tendance à dire qu’il s’agit de tripotage, qu’il vaut mieux ne pas en parler. Que la parole se soit libérée, c’est évident, mais les non-dits et les interdits sont toujours réels dans les familles, avec cette espèce de cliché que c’est une pulsion, que les hommes ne peuvent pas s’en empêcher, il s’agirait d’une tare masculine avec laquelle on devrait avoir un peu d’indulgence, et les petites filles ne doivent pas aguicher les messieurs… L’anthropologue Françoise Héritier termine son ouvrage Masculin, Féminin. La Pensée de la différence (O. Jacob, 1996) en soulignant la dimension archaïque du patriarcat qui, selon elle, devrait mettre des siècles à disparaître.

La naissance d’Alice ne constitue-t-elle pas une forme de renaissance dans cette lignée féminine ?

Si les deux premières parties du roman ont été difficiles à écrire, la dernière a été comme un ensoleillement, comme la vie qui revient, dans une affirmation de ne pas céder sur ce qu’on est, sur son désir, et de vivre sans tabous.

Au départ je voulais terminer mon roman sur cette phrase où Alice annonce à sa mère qu’elle est amoureuse d’une fille, mais j’ai voulu aller plus loin, et ai ajouté l’épilogue, où la narratrice conclut « c’est merveilleux une fille ». Il n’y a qu’un seul mot qui différencie l’incipit de l’excipit, et c’est cet adjectif qui a manqué à l’héroïne pendant toute sa vie. Ce n’était pas un phallus qu’il lui fallait, mais une parole positive : ce que lui dit sa fille est comme une révélation, et il a fallu tout le parcours du roman pour que Laurence soit libérée par des mots qu’elle n’avait jamais entendus. La transmission se fait à l’envers : c’est Alice qui lui apprend quelque chose du féminin.

Comment envisagez-vous votre nouvelle aventure au sein de l’Académie Goncourt, où vous venez d’être élue ?

Il faut savoir que c’est beaucoup de travail et que nous ne sommes pas rémunérés. Mais je suis déjà dans un jury littéraire, je lis énormément, et j’ai une chronique hebdomadaire dans Le Monde des livres. En fait, je lis et j’écris toute la journée, donc ça ne changera pas beaucoup. Il y a une réunion par mois qui est prévue et je suis au septième couvert, qui était celui de Virginie Despentes. Ce qui m’intéresse c’est que le Goncourt est une aventure littéraire, c’est une institution très ancienne qui permet d’avoir une voix pour parler de la littérature dans son ensemble. Sans faire de discrimination positive, je pense que c’est bien d’avoir un regard féminin sur la littérature, et une approche qui permette de montrer toute l’étendue du talent féminin, qui est encore un peu sous-estimé. Pour moi le Goncourt n’est pas un lieu de pouvoir, car il impliquerait d’avoir un pouvoir sur quelqu’un, mais c’est un lieu de puissance, la puissance de faire connaître des romancières trop peu lues notamment.


Fille de Camille Laurens, Gallimard, à paraitre le 9 avril 2020.


Le point de départ du nouveau roman de Camille Laurens, Fille, dont la parution chez Gallimard est imminente, est lexical. Le titre peut désigner, selon le dictionnaire, une personne de sexe féminin, un enfant de sexe féminin, une femme non mariée, ou une prostituée. L’effet de syllepse fonde pour la narratrice le fait que « la fille est une éternelle affiliée, (elle) ne sort...

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