Décryptage

L’Iran face au coronavirus : défis et enjeux

Alors que la République islamique est l’un des pays les plus touchés par la pandémie, les autorités ont depuis peu assoupli les règles de confinement afin de soutenir l’économie.

Des Iraniennes portant des masques de protection afin de prévenir la contamination par le coronavirus à Téhéran, le 20 février 2020. WANA (West Asia News Agency)/Nazanin Tabatabaee via Reuters

Pragmatique et surréaliste à la fois. On pourrait ainsi qualifier la décision prise par les autorités iraniennes de permettre, depuis samedi dernier, la reprise graduelle des activités économiques dites à « faible risque » de propager le coronavirus. Surréaliste parce que l’Iran est l’un des pays au monde les plus affectés par la pandémie. Selon le ministre de la Santé, au moins 75 000 cas de contamination au Covid-19 auraient été détectés et plus de 4 600 décès enregistrés jusqu’ici. Les autorités iraniennes ont néanmoins annoncé hier avoir enregistré pour la deuxième journée consécutive en un mois moins de 100 décès provoqués par le Covid-19. Mais les chiffres globaux pourraient s’avérer bien plus importants tant Téhéran a d’abord privilégié la carte du déni avant de se perdre dans divers atermoiements pour lutter contre la pandémie. « Le gouvernement ne voulait pas admettre la présence du coronavirus car il ne voulait pas entraver la participation de ses partisans à certains événements d’importance dans le pays », explique le docteur Kamiar Alaei, expert en politique sanitaire internationale et coprésident du Institute for International Health and Education, basé aux États-Unis. Parmi ces immanquables rendez-vous nationaux, on compte l’anniversaire de la révolution islamique et les élections législatives, tous deux tenus en février dernier. « Les autorités ne voulaient pas non plus mettre à mal leur relation avec la Chine, l’un de leurs alliés les plus importants. Alors que de nombreux pays avaient commencé à fermer leurs frontières et à annuler leurs vols à partir de Pékin, l’Iran n’a pas seulement poursuivi comme si de rien n’était, mais il a même accru ces correspondances », avance M. Alaei. 


(Lire aussi : Téhéran promet de protéger la population de l'impact économique du coronavirus)

Sanctions américaines

Aux tergiversations de départ se sont conjuguées des dissensions au sein du pouvoir et une opacité relative à la gestion de la crise. « D’un point de vue constitutionnel, c’est le président qui est en charge de la réponse. Mais cette dernière est apparue incohérente jusque-là parce qu’il y a une compétition entre les institutions formelles et issues des urnes et les institutions informelles, qui ont plus de ressources à leur disposition, à la fois en termes de financement et de sécurité », décrypte Sanam Vakil, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord au sein du Chatham House. « Il y a eu certains éléments au sein de ces institutions informelles qui ont été actifs dans le but de saper le pouvoir de Rohani ou qui ont travaillé avec le gouvernement officiel mais afin de poursuivre leurs propres objectifs politiques ».

Selon Kamiar Alaei, le ministre de la Santé n’avait aucune autorité durant le premier mois de la crise. Progressivement, il s’est imposé avant d’être à nouveau affaibli par d’autres composantes du gouvernement – pour des raisons économiques – et par les pasdaran. « Le ministère de la Santé a recommandé de mettre la ville sainte de Qom – point de départ de la crise – en quarantaine mais les pasdaran s’y sont opposés. Il n’y a eu aucune approche centralisée », explique-t-il.

Alors que les équipes médicales à travers le pays bataillent pour limiter la propagation du virus, au risque d’y laisser la vie, la situation économique ne semble pas permettre d’autre option que celle d’une reprise partielle du travail. Les nouvelles sanctions américaines réintroduites à partir de 2018 notamment ont eu des conséquences néfastes sur l’économie. En témoignent les prévisions du Fonds monétaire international pour 2020 : la croissance iranienne devrait plonger de 6 % cette année et le taux d’inflation atteindre 34,2 %. « Cette sombre perspective est en grande partie la raison pour laquelle le gouvernement a hésité à complètement fermer les entreprises, même pendant une pandémie. Le deuxième impact des sanctions concerne les importations de produits médicaux et d’autres formes de commerce humanitaire. Bien que ces produits soient techniquement exemptés de sanctions, les ONG travaillant en Iran ainsi que les gouvernements étrangers signalent des retards et des difficultés dans leur livraison », explique Naysan Rafati, analyste Iran au sein du Crisis Group.

« La raison principale pour laquelle l’Iran est devenu l’un des épicentres de la crise dans le monde n’est pas nécessairement liée aux sanctions », nuance Kamiar Alaei. « C’est d’abord du côté de la prise de décision au sein du régime qu’il faut regarder. Mais maintenant que nous avons beaucoup de personnes qui ont été infectées, notamment parmi les couches les plus défavorisées de la population, les sanctions ont alors effectivement un impact », poursuit-il. Une initiative du gouvernement suisse lancée en coopération avec le gouvernement américain a tenté de mettre sur pied un mécanisme pour le commerce humanitaire, le SHTA. Si Washington considère aujourd’hui ce dernier comme étant opérationnel et en mesure de permettre l’envoi de l’aide à l’Iran pour lutter contre le coronavirus, force est de constater que le SHTA accuse de nombreux retards, principalement dus au gel des avoirs iraniens à l’étranger dans le sillage des sanctions américaines contre la banque centrale iranienne.


(Lire aussi : Reprise progressive de l'activité en Iran, malgré le coronavirus)


Désescalade ?

Washington tenterait-il neanmoins de baisser d'un ton dans un contexte pandémique qui touche gravement les deux pays ? « Les tensions entre l’Iran et les États-Unis restent élevées, mais il se peut que la pandémie ajoute un sentiment d’urgence allant dans le sens d’un cessez-le-feu sur des bases humanitaires. Par exemple, si Washington en venait à prendre des mesures claires pour garantir que le commerce humanitaire ne soit pas entravé par des sanctions, Téhéran pourrait libérer les ressortissants américains, étrangers et binationaux sous sa garde. Ils pourraient ainsi entamer des discussions vers une désescalade plus large », avance Naysan Rafati.

Dans un message adressé à l’orée du Nouvel An persan, le ministre des Affaires étrangères iranien a exhorté la communauté internationale à mettre un terme à la « punition collective » qui frappe son pays et entrave l’achat de matériel médical pour maîtriser l’épidémie. « Du fait de l’impact économique de la pandémie, il pourrait y avoir une plus grande convergence à l’intérieur de l’Iran en vue de trouver des opportunités pour engager le dialogue avec les États-Unis. Mais la question est de savoir si les parties saisiraient cette opportunité avant ou après les élections américaines du 3 novembre », avance Sanam Vakil. De manière plus directe que Washington, les Émirats arabes unis (EAU) se sont distanciés de leur allié saoudien pour envoyer des fournitures médicales à la République islamique. « Les EAU sont très pragmatiques et tentent de réduire les tensions avec l’Iran tout en saisissant ce moment pour améliorer leurs relations », commente la chercheuse. « Ce n’est pas nouveau. Ils avaient déjà opté pour cette démarche l’été dernier après l’abattement du drone américain par l’Iran et les tensions qui s’en sont suivies dans le Golfe. Mais dans le même temps, ils ont continué de soutenir la politique américaine de pression maximale ».

Pour l’heure, les autorités soutiennent mordicus pouvoir concilier reprise de l’activité et lutte contre le coronavirus. Pour ce faire, elles ne jurent plus que par « la distanciation sociale intelligente ». Les entreprises, de leur côté, doivent s’enregistrer auprès du ministère de la Santé, si elles souhaitent rouvrir leurs portes, et s’astreindre à certaines règles d’hygiène. « Ils sont en train de mettre les gens à risque. Je m’attends à ce que l’on atteigne dans deux semaines un autre pic qui aggravera la situation », fustige M. Alaei.



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Pragmatique et surréaliste à la fois. On pourrait ainsi qualifier la décision prise par les autorités iraniennes de permettre, depuis samedi dernier, la reprise graduelle des activités économiques dites à « faible risque » de propager le coronavirus. Surréaliste parce que l’Iran est l’un des pays au monde les plus affectés par la pandémie. Selon le ministre de la...

commentaires (3)

L'iran en terme de virus corona, c'est de la gnognotte , PARLEZ NOUS DE L'AMÉRIQUE SANS FAUSSE HONTE . PUFFFFFFF...

FRIK-A-FRAK

14 h 37, le 16 avril 2020

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • L'iran en terme de virus corona, c'est de la gnognotte , PARLEZ NOUS DE L'AMÉRIQUE SANS FAUSSE HONTE . PUFFFFFFF...

    FRIK-A-FRAK

    14 h 37, le 16 avril 2020

  • IL FAUT PLAINDRE LE PEUPLE IRANIEN CAR LES AYATOLLAHS LE VIRUS CRAINT POUR SA VIE DE S,ATTAQUER A EUX...

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 31, le 16 avril 2020

  • Comment se fait-il que malgré toute leur piété, les iraniens ne soient pas mieux protégés, divinement parlant? Quelque chose ne va pas dans cette histoire...

    Mago1

    01 h 03, le 16 avril 2020