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Grand angle

Tranches de vies confinées

Qu’il sépare les uns ou étouffe les autres, qu’il protège, désempare, rende nerveux et suscite des inquiétudes matérielles ou des angoisses existentielles, ou qu’il provoque un boom de la demande sur les animaux de compagnie, le confinement au temps du coronavirus bouscule toutes les existences.

Le confinement, une expérience vécue très différemment par les uns et les autres. photo João Sousa

L'expérience du confinement a ceci de particulier qu’elle nous donne l’illusion d'être tous logés à la même enseigne. Les inquiétudes face à l’avenir sont désormais le lot de tout un chacun. Et pourtant, cette épreuve collective reflète aussi les inégalités qui structurent notre monde, qu’elles soient matérielles ou psychologiques. Les enjeux ne sont pas les mêmes, selon que l’on est riche ou pauvre, malade ou bien portant. Mais pour tous, les pratiques et les émotions du quotidien s’en trouvent chamboulées. De cette perte de repères naît une angoisse face à l’absurdité tout autant qu’à la fragilité de la condition humaine. Que l’on pense à ces parents qui vivent aux côtés de leurs enfants et qui ne peuvent les serrer dans leurs bras ; à ces hommes dont la toute-puissance ne faisait aucun doute qui tombent comme des mouches, piqués par le Covid-19 ; à ces familles qui vivent à plusieurs dans des espaces exigus et auxquelles l’on demande d’appliquer des règles de distanciation sociale. Le huis clos du domicile se mue soudainement en scène de théâtre, ou chacun d’entre nous devient l’acteur principal d’une réalité qui le dépasse. Derrière des volets fermés se déroulent au même moment des tranches de vie aux tempos variés, parfois anecdotiques, parfois tragiques, mais toutes révélatrices d’une nouvelle réalité commune, aussi singulière que spectaculaire.

« Dans le contexte libanais, le confinement produit une énorme frustration chez une couche importante de la population, notamment chez les habitants des villes. Cela engendre une frustration de privation sociale, partiellement comblée par une sur-utilisation des réseaux sociaux », explique le sociologue Melhem Chaoul.


(Lire aussi : Ceux pour qui le confinement n’est pas une option)



Les relations amoureuses au temps du confinement sont mises à rudes épreuves. Il y a ceux qui ne peuvent plus se voir et qui comptent, comme à l’adolescence, les minutes qui les séparent de leur moitié. Et il y a ceux qui se voient trop, qui ne se supportent plus et qui payeraient cher pour une parenthèse de solitude.
« On avait l’habitude de se voir tous les week-ends, car nous habitons loin l’un de l’autre à cause du travail. Maintenant ce n’est plus possible. Nos projets d’avenir sont en pause forcément », regrette Diala, 25 ans, traductrice au sein d’une ONG basée à Beyrouth. Son fiancé, Hachem, travaille comme ingénieur dans une usine à Tripoli. Une distance géographique que la pandémie a tôt fait de creuser. « Avant, j’attendais le week-end avec impatience parce que je savais que Diala allait venir. Maintenant, non seulement je ne la vois plus, mais en plus j’ai perdu tout enthousiasme pour les week-ends puisque je sais qu’elle ne viendra pas », déplore Hachem.

Le poids des années ne semblait pas avoir altéré l’union de Joseph et Marie. Mais depuis qu’ils sont confinés chez eux, ce couple de jeunes retraités passe le plus clair de son temps à se disputer. Leurs enfants leur ont interdit de mettre un pied dehors, ne serait-ce que pour faire les courses. Joseph, de nature hyperactive, se sent comme un lion en cage. « Mon mari rouspète tout le temps. Il dit au moins deux gros mots par phrase. Il jure à chaque fois qu’il regarde la télévision, s’agace si je lui dis de se laver les mains, ou s’énerve si je lui demande de fermer la fenêtre », raconte Marie. Alors ces deux-là s’évitent pour ne pas se blesser. Si Joseph entre à la cuisine, sa femme sort sur le balcon. Si elle s’assied dans le salon, il part faire une sieste dans la chambre. La situation est telle que Marie, sous anxiolytiques et tranquillisants, songe au divorce.


Profonde solitude
D’autres n’ont personne avec qui se déchirer. Dans une société où l’on prend soin de ses aînés, le confinement est venu bouleverser les habitudes et met en péril l’équilibre familial. Soraya n’a plus de plats à préparer pour les siens qui se regroupaient chez elle tous les dimanches. Cette grand-mère, seule, de 80 ans, s’ennuie sec devant son poste de télévision. Elle enchaîne les cigarettes, mais n’a plus goût à rien. Sa petite-fille lui a expliqué par téléphone comment installer Zoom, une application de visioconférence. Alors, de temps en temps, elle fait un coucou par caméras interposées à son petit-fils de 6 mois en Roumanie et à son arrière-petite-fille à quelques dizaines de kilomètres de chez elle. « Ma voisine est morte d’une crise cardiaque la semaine dernière. Elle est morte de tristesse, c’est sûr. Ça faisait plus d’un mois et demi qu’elle n’avait plus vu ses enfants », lance Soraya d’une voix rauque. Les mesures restrictives n’ont certainement pas permis à la famille d’organiser des funérailles dignes de ce nom. Désormais, sur les faire-part de décès, on peut parfois lire la mention : nous recevons les condoléances par téléphone.

Certains enfreignent toutefois les règles sanitaires pour dire un dernier au revoir au défunt, qu’ils ne connaissent parfois que de loin. « A un moment, on disait que quand tout craque au Liban, on trouve les derniers résidus de rapports sociaux forts dans les condoléances. Les gens viennent de loin pour présenter leurs condoléances. On ne croit pas trop aux condoléances par WhatsApp ou par mail, car la présence physique est importante, le fait de se tenir, de s’embrasser. C’est ce qui donne à la société l’image de sa force même si le prix à payer est la contamination », commente Melhem Chaoul.



(Lire aussi : Le casse-tête de la sortie du confinement)



« Si le virus a ma peau, je ne veux surtout pas être enterrée avec une partie de la famille que je déteste », lâche tout de go Loulia. Depuis son petit appartement de la banlieue de Beyrouth, elle angoisse terriblement. Asthmatique et hypocondriaque, cette femme de 60 ans s’est barricadée depuis plus d’un mois pour éviter la contamination. Alors elle range, trie de manière compulsive, sort les albums photos, fait la poussière dix fois par jour, relit des bouquins, pour ne pas céder à des crises de panique. Son mari sort faire les courses « le moins possible », et se fait asperger d’alcool et de détergent quand il rentre. « On n’a jamais eu autant de paquets de pâtes et de riz dans nos placards. Ma seule hantise : manquer d’eau potable ou de médicaments », dit-elle. Loulia hèle parfois ses enfants depuis son balcon. « Ça fait un peu Berlin à l’époque du Mur, ou comme dans le film La fiancée syrienne (Ou des Syriens au Golan occupé saluent de loin leurs familles de l’autre côté de la frontière)”, dit-elle.

Malgré la solitude, Jeannette vit le confinement de manière plutôt sereine et productive. « Je relis tous les classiques. Je m’occupe des plantes. Je change la décoration de la maison, la place des meubles et des bibelots. Et pour oublier le coronavirus et la politique libanaise, je regarde les chaînes de télévision syriennes qui mettent d’anciennes séries très rigolotes », dit-elle malicieusement, ajoutant que son occupation favorite du moment consiste à préparer les décorations de Pâques. « Même si le cœur n’y est pas, au moins ça change un peu l’ambiance », dit-elle. L’isolement est d’autant plus pesant que l’appartement de Jeannette, à Baabda, est vaste. Son mari est décédé il y a quelques années et chacun de ses enfants vit avec son conjoint respectif. Qu’à cela ne tienne, elle peut compter sur Pinky, son chat, compagnon de route de longue date. « On discute souvent ensemble. Il comprend l’arabe et le français. Il est très turbulent. S’il monte sur l’armoire, je lui parle gentiment en français, lui demandant de descendre. Par contre s’il casse quelque chose, je commence à crier et à le traiter de tous les noms en arabe », confie Jeannette, visiblement amusée.

Les animaux domestiques ont le vent en poupe ces derniers temps. Chez BETA, l’ONG de défense des droits des animaux, on constate une explosion des demandes d’adoption liée au confinement. “C’est complètement hallucinant. On en reçoit des centaines et des centaines chaque jour », résume Shireen Flaichez, membre de la direction. « Malheureusement, je crois que tous ces gens qui se retrouvent à la maison s’embêtent un peu. Ils sont bloqués avec leurs enfants, tombent sur ces posts avec des animaux sur Instagram ou Facebook et veulent donc adopter pour les mauvaises raisons. Même si on a un processus assez strict, ça n’empêche pas qu’une fois le confinement terminé, on va avoir un nombre de retours d’adoption considérable », poursuit-elle.



(Lire aussi : Vivre seul et sans contact physique avec d'autres humains, le lourd coût du confinement)



« Comme en prison »
Le confinement marginalise les uns et sépare les autres. Une expérience collective exceptionnelle qui s’ajoute comme un fardeau supplémentaire aux fragilités intimes de l’ordinaire. C’est ce que vit Mirna, la soixantaine, confinée dans le Chouf avec son petit-fils de sept ans. Son mari, médecin, est bloqué en France. Atteinte de polyarthrite, Mirna ne peut aller faire ses courses ou sortir voir ses enfants qui vivent dans le voisinage. « Je supporte mais c’est quand même dur parce que j’ai une santé fragile. Mon fils me dépose les affaires devant la maison. Comme je n’ai pas de défenses immunitaires, même attraper un rhume peut se révéler dangereux. Du coup, on n’a pas pu être confinés tous ensemble parce que mes enfants ont parfois besoin d’aller faire des courses, mais, s’ils restent avec moi, c’est trop risqué », confie-t-elle. Mirna peut compter sur l’amour de son petit-fils, Marwan, qui a lui-même fait le choix de rester avec sa grand-mère pendant la période de confinement et se montre aux petits soins. « Les premiers temps, il avait très peur pour moi. Il sait que je dois faire attention d’autant plus qu’il entend que les gens qui sont plus âgés peuvent avoir des complications s’ils attrapent la maladie », dit Mirna.

Cynthia et son mari ne parviennent plus vraiment à fermer l’œil de la nuit. « On a perdu nos repères. Parfois je dois regarder mon portable pour me rappeler quel jour on est, ou quelle heure il est. Le point positif est de passer du temps en famille, et puis le fait qu’il y ait moins de pollution », confie-t-elle. Confinés depuis un mois dans leur appartement dans le Metn avec leur aîné de trois ans et demi et leurs jumeaux d’un an et demi, l’extérieur est devenu leur pire ennemi. Et pour cause. Tous les membres de la famille sont asthmatiques ou ont un terrain allergique, ce qui, en cas de contamination, pourrait aggraver leur cas. « On a immédiatement compris qu’il fallait respecter le confinement total pour nous protéger et protéger les autres. Ce virus a mis le monde à l’envers. C’est la première fois qu’on est dans cet état, ça nous contrôle, ça nous dépasse. On se demande que deviendront les enfants si on disparaît », confie Cynthia. Il leur a fallu rapidement s’adapter à cette nouvelle vie, gérer leurs horaires de travail et parvenir à occuper les petits. Leur crainte exacerbe le stress du quotidien et la fatigue accumulée. Son mari, ingénieur informatique, s’isole dans une pièce la journée sur son ordinateur. Cynthia, prof de sciences dans un établissement privé, prépare en début de semaine les cours pour ses 14 classes de CM1 et CM2. « Ça prend pas mal de temps, surtout quand j’enregistre des vidéos ou des audios, je dois être au calme, je ne peux pas avoir en fond sonore les voix des enfants », raconte-t-elle. Privés d’école, de garderie ou de promenade, les enfants sentent que quelque chose cloche. « Il se bagarrent entre eux, c’est plus intense qu’avant. Ils extériorisent leur frustration. Parfois, ils vont vers la porte d'entrée et me disent ‘bye’ ».



(Lire aussi : A quelles conditions sortir du confinement ?)



Le confinement bouleverse le quotidien dans ses moindres recoins. « Je suis devenu le père et la mère de mes enfants », soupire Maroun, la quarantaine, que la pandémie les a pris, lui et sa femme, au dépourvu. Elle, est bloquée à Riyad, en Arabie saoudite, depuis près d’un mois. Lui, est calfeutré ici, au Liban, avec leurs trois enfants. Chef de profession, Maroun a l’habitude de cuisiner pour les siens. Mais à présent il doit en plus s’occuper du ménage, de la vaisselle, du linge ou encore des courses. « Je suis surchargé. Je n’ai aucune minute de repos. J’appelle ma femme constamment pour lui demander comment faire ça ? Ou as-tu mis ce machin ? Comment fonctionne ce bidule ? » confie-t-il. « Et, cerise sur le gâteau, je dois gérer la frustration et l’humeur changeante de mes trois ados, confinés à la maison », fulmine ce père de famille qui semble prendre conscience de l’ampleur du travail quotidien qui d’habitude incombe à son épouse.

Joseph Sarkis, 38 ans, n’est pas du genre casanier. « Rester à la maison en permanence, c’est comme être en prison », lance-t-il. Fini les promenades en forêt avec ses chiens, les sorties de chasse ou les barbecues en bord de mer. Il est claquemuré comme tout le monde, et seul le jardinage lui permet de s’aérer l’esprit. D’autant plus qu’il exerce un métier à son image : commercial en pharmaceutique. « Je suis constamment par monts et par vaux à enchaîner les rendez-vous chez les médecins. Essayer de vendre des médicaments et des vaccins de la maison est vraiment difficile. J’envoie parfois 1000 mails et seulement 70 sont lus. Beaucoup de docteurs ne sont pas assez au fait du numérique », raconte-t-il. Joseph et sa femme ont eu un bébé juste avant l’annonce du confinement et ont pu se loger à Ghosta (Kesrouan), chez les beaux-parents. Avec sept personnes vivant sous le même toit, pas question de sortir faire les courses. Trop risqué. Alors ils se font livrer des produits par un supermarché pas loin, qui les dépose dans une grande boîte à l’entrée de la maison, sont ensuite désinfectés et laissés là jusqu’au lendemain.


« Mourir d’angoisse »
Samia ne sait pas jusqu’à quand elle pourra rester locataire de son petit studio à Ajaltoun. « Cela fait deux mois que je n’ai pas bossé. Rien. Aucune rentrée. Je dois payer mon loyer. Mes voisins m’ont aidée avec un peu de riz et de lentilles », raconte, désemparée, cette mère de famille de 57 ans. Dans le monde d’avant, Samia préparait le café durant les funérailles et les condoléances qui prenaient place à la paroisse de Ajaltoun. Prise d’angoisses, elle craint autant pour elle que pour ses filles. L’une d’entre elles, infirmière, est enceinte et ne touche que la moitié de son salaire. Son mari, également infirmier, vient d’être licencié et ne vit que de quelques visites privées au chevet des malades. « Si on ne meurt pas de faim, on va sûrement mourir d’angoisse. Je suffoque. J’étouffe. Mais je prie tout le temps. Ma foi en Dieu est grande ».

Sur son petit étal à Souk el-Ahad, Mohammad vend des paires de lunettes d’occasion. Menuisier de formation, cet habitant de Tripoli s’est retrouvé sans emploi il y a quatre ans, avec, à sa charge, cinq enfants en bas âge, dont un avec un handicap. Le confinement est venu lui arracher son unique gagne-pain. « On s’endette pour tout. Pour manger. Pour acheter du lait aux enfants. La dernière fois, je me suis retrouvé à court de gaz, je suis allé chercher une petite bonbonne à 3000 livres, le temps que quelqu’un puisse me prêter des sous pour en acheter une plus grande », raconte-t-il. « La situation sociale des gens ici est terrible. L’État ne fait rien pour nous et nos enfants », dénonce Mohammad. Son épouse et lui font aujourd’hui leur possible pour que leurs enfants ne ressentent pas la gravité de la situation. « C’est une atmosphère de dépression. Je m’énerve très vite, tout le temps, parce que je me sens impuissant, incapable d’assurer à ma femme et mes enfants ce qui leur faut. Ça me crève le cœur de voir mes gosses pleurer dès qu’ils voient la porte s’entre-ouvrir quand je me prépare à aller faire des courses. Ils ont besoin d’aller prendre l’air ».


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L'expérience du confinement a ceci de particulier qu’elle nous donne l’illusion d'être tous logés à la même enseigne. Les inquiétudes face à l’avenir sont désormais le lot de tout un chacun. Et pourtant, cette épreuve collective reflète aussi les inégalités qui structurent notre monde, qu’elles soient matérielles ou psychologiques. Les enjeux ne sont pas les mêmes, selon...

commentaires (1)

Je les comprends ,ma fille habite à 12km. de chez nous mais on peut pas les voir . Ils sont 5 ,3 grands enfants heureusement ils ont un très grand jardin comme un parc , ils ont 5 chats ,2 chiens . Ils ont en plus les 2 chiens de l'oncle de son mari et 2 poules d'un ami , ils sont heureux avec leurs animaux

Eleni Caridopoulou

19 h 44, le 25 avril 2020

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Commentaires (1)

  • Je les comprends ,ma fille habite à 12km. de chez nous mais on peut pas les voir . Ils sont 5 ,3 grands enfants heureusement ils ont un très grand jardin comme un parc , ils ont 5 chats ,2 chiens . Ils ont en plus les 2 chiens de l'oncle de son mari et 2 poules d'un ami , ils sont heureux avec leurs animaux

    Eleni Caridopoulou

    19 h 44, le 25 avril 2020