Nos Lecteurs ont la Parole

Maudite corniche

par Hanna FAHED
OLJ
25/03/2020

Au commencement fut la rumeur. Depuis le début de l’épidémie, elle précède le virus et lui emboîte le pas. Elle le déguise, l’embellit ou le diabolise, elle le déforme, lui invente des modes de présentation et de transmission rocambolesques, des capacités moindres ou dévastatrices, miroite une part de vérité puis l’ensevelit sous une tonne de fabrications farfelues. Mais elle est toujours là à faire son chemin à une vitesse qui lui est toujours supérieure, des réseaux sociaux aux langues prolixes, des intimités des salons aux écrans tactiles. Aux données scientifiques, elle oppose ses théories du complot. Aux témoignages véridiques, elle oppose l’insouciance béate. Elle a rarement complètement tort, mais elle n’a jamais raison.

Au commencement fut la rumeur, parce que la gestion d’une épidémie par le personnel de santé n’est pas suffisante en soi. Il leur faut en plus gérer l’hystérie individuelle puis collective, maîtriser le vrai et le factuel, mais aussi répondre et justifier le faux, point par point – et points il y en a !

Il leur faut aussi se munir du matériel, soudain insuffisant et se volatilisant, face à ladite hystérie. Il leur faut, face au manque d’effectifs, sortir d’un coup du cadre de leur spécialité et devenir tous infectiologues sur le tas – ou diseurs de bonne aventure pour certains.

Il leur faut finalement répéter leurs recommandations à l’infini, les crier sur tous les toits, s’égosiller, les matraquer pour les voir finalement dénigrées, détournées et prises à la légère par un peuple habitué à le faire, même quand il s’agit de sa propre survie.

Laissez-moi alors vous raconter un peu, pendant que vous respiriez oisivement cet air qui soudain vous est si cher, sur une corniche qui soudain vous paraît si attrayante, ce que ce personnel de santé faisait de sa journée.

L’infirmière enfilait sa combinaison de guerrière futuriste à 7h, puis prenait furtivement une photo enlaçant ses collègues de la journée, en une étreinte rendue possible par les couches d’isolation et soudain plus chaleureuse par l’urgence du moment, malgré les peaux séparées. Ses collègues, elle pourrait demain ne pas les voir s’ils sont placés en isolement.

Puis elle entamait sa longue tournée de soins où le geste le plus anodin, comme administrer une pilule, se faisait dorénavant au rythme d’une chorégraphie longue et minutieuse, afin de prévenir la contamination.

Parmi les patients jeunes et âgés, elle avait affaire à ses propres collègues – infirmières et médecins – qui n’ont pu échapper à la contamination, et qu’elle devait tout de même réconforter tout en pensant que le lendemain, elle pourrait prendre leur place.

L’interne et le résident, qui ont renoncé à visiter leurs parents depuis une semaine, sont restés dans leurs foyers ou bien ont déménagé chez leurs amis, afin de protéger leurs aînés. Ils enfilent cette même combinaison et passent ausculter ces mêmes patients, aux mines si tristes, si fatalistes d’un coup, au regard soucieux, aux épaules tombantes. Ils ne sont pas cancéreux, ni lépreux, ni pestiférés, mais on l’aurait presque cru. Même après l’arrivée du virus chez eux et des vérités de l’équipe médicale, la rumeur a toujours le dessus et les terrasse de son poids lourd. Au halo d’angoisse qu’elle impose, s’ajoute la douleur de la séparation.

« Oh, vous rentrez quand même chez moi ! ? Vous n’avez pas peur ? Faites attention je vous en prie », dit ce patient qui a obligé sa famille à ne pas venir le voir, et qui a peur même pour cette jeune résidente qui vient s’occuper de lui.

Avez-vous jamais vu une chambre de patient libanais vide de visiteurs? Venez voir alors, venez admirer le spectacle de l’humanité angoissée et délaissée. Ah non, désolé, vous vous tenez la main sur la corniche !

Pour le déjeuner, finis les plats du réfectoire, finies les grandes tables conviviales. Un sandwich ou une salade, mangés dans un coin isolé, sans rassemblements.

En fin de journée, tombent les chiffres et les verdicts. À chaque nouvelle contamination de l’équipe, ils rembobinent leur journée, ils tentent de se remémorer s’ils ont croisé la victime, s’ils se sont touchés par erreur, si elle avait l’air symptomatique, si elle a toussé à proximité.

Si, par malheur, le doute est assez important, vient l’isolement préventif, qui sera conduit aussi loin des parents et des amis, avec pour compagnie… ses cours de médecine.

Quant aux urgences, au premier rang, la tâche est quasi héroïque. Aux patients symptomatiques qui débarquent et qui devront être triés délicatement, s’ajoutent leurs entourages asymptomatiques et même les contacts de ceux-ci. Devoir convaincre les uns de la nécessité de faire le test, persuader les autres de l’impossibilité de le faire quand on est asymptomatique, rassurer tout le lot ainsi que la famille ramifiée et même le village… tout en effectuant les prélèvements en combinaison fétiche.

Le soir, tout ce petit monde rentre chez soi, pendant qu’une autre équipe prend le relais. Face à leur télé, la voilà qui se pointe de nouveau, dame rumeur : des chiffres minimisés ou gonflés, des bribes sur leur propre hôpital, souvent mensongères, auxquelles ils devront répondre durant le reste de la soirée à leurs entourages. Et puis ce téléphone de la mère qui attend depuis le matin la disponibilité de son fils ou de sa fille crevé, qui lui recommande une énième fois de bien se couvrir, qui lui déverse une vague de précautions à prendre apprises à la télé ou chez la voisine, et qui brûle du fond des entrailles de ne pas pouvoir protéger son bébé, qui maudit cette vocation qu’elle lui voulait tant, qui la rendait si fière et qui maintenant lui montre un revers qu’elle ne soupçonnait point.

Demain, sur la corniche, en portant vos masques inutiles et vos mines hagardes, en inhalant cet air « d’eau salée » qui vous protège si bien – bonjour la rumeur –, je veux que vous ayez en tête ces images : l’infirmière en tenue de guerre, l’interne séparé de sa famille, le résident en attente de ses résultats, le patient seul avec son virus, la mère seule avec ses prières.

« Rien n’est plus dangereux au monde que la véritable ignorance et la stupidité consciencieuse », disait Martin Luther King. Il n’a peut-être pas connu une telle épidémie, mais il a probablement raison.

Hanna FAHED

Résident en 4e année de

rhumatologie, Hôtel-Dieu

de France, Beyrouth

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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