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Moyen-Orient - Éclairage

Riyad joue à quitte ou double sur les marchés pétroliers

La guerre du prix de l’or noir initiée par l’Arabie saoudite pourrait se retourner contre elle.

Le logo du géant pétrolier saoudien Saudi Aramco, dans une installation pétrolière à Khurais, en Arabie saoudite. Maxim Shemetov/Reuters

Riyad a-t-il bien calculé son coup? Depuis sa déclaration de guerre pétrolière lancée dimanche soir, l’Arabie saoudite et la Russie n’en finissent plus de faire monter les enchères, cherchant à se dompter mutuellement. Le royaume saoudien a annoncé hier qu’il allait accroître la production de pétrole à 12,3 millions de barils par jour de brut en avril, ajoutant ainsi 2,5 millions de barils quotidiens à sa production actuelle. « Rira bien qui rira le dernier », semble lui rétorquer le Kremlin, dont la réaction ne s’est pas faite attendre. Le ministre russe de l’Énergie a d’ores et déjà annoncé que les entreprises du pays pourraient augmenter la production de pétrole de 300 000 barils par jour.

Riyad bombe le torse, mais rien ne prédit à ce stade que la stratégie sera payante. Alors que grandissent les inquiétudes quant à l’éventualité d’une récession mondiale liée à l’épidémie du coronavirus, l’Arabie mise sur l’augmentation de la production pour gagner des parts de marché et mettre la Russie au pas. « Si l’objectif est de choquer la Russie avec des prix du pétrole bas dans le but de ramener Moscou à la table des négociations, nous pensons que la stratégie échouera. La Russie peut souffrir de la baisse des prix, mais elle a constitué d’importants amortisseurs budgétaires et se trouve, à bien des égards, mieux placée que l’Arabie saoudite pour faire face à des prix moindres », commente pour L’Orient-Le Jour Amrita Sen, Cofondatrice d’Energy Aspects. « Les menaces fonctionnent rarement contre la Russie et nous ne voyons pas en quoi ce sera différent cette fois. Cette nouvelle approche saoudienne ne fera que durcir la position de Moscou », poursuit-elle.


(Lire aussi : Pétrole : pourquoi le marché s’est effondré)


« Vision 2030 » mise à mal
Un pari plus que risqué pour le royaume et dont le retour de flamme pourrait nuire à ses intérêts à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Car Moscou ne semble pas disposé à revenir sur sa position, du moins sur le court terme. « Le gouvernement saoudien semble conscient des implications que sa nouvelle stratégie pourrait avoir sur sa propre économie. La capacité de l’Arabie à produire plus de pétrole lui donne un effet de levier considérable pour influencer la situation actuelle et ramener la Russie à la table des négociations », nuance Eman Alhussein, chercheuse non résidente à l’Arab Gulf States Institute, basé à Washington. « Cependant, une grande partie des recettes fiscales de l’Arabie saoudite dépend du pétrole, ce qui rend la nouvelle stratégie de baisse des prix du pétrole non viable à long terme », ajoute-t-elle.

L’effondrement brutal du prix du pétrole pourrait conduire le gouvernement saoudien à réduire les dépenses, retarder ses projets et multiplier les emprunts, quitte à creuser sérieusement le déficit budgétaire. Pour le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane (MBS), le tribut à payer pourrait s’avérer bien lourd. L’économie du royaume repose sur les pétrodollars et l’homme fort du pays gageait sur la hausse des revenus énergétiques pour financer la modernisation économique. Ses desseins comprennent la réduction de la dépendance au pétrole et la diversification de l’économie, le développement des services publics, des loisirs et du tourisme.


(Lire aussi : Épidémie et krach pétrolier : lundi noir sur les marchés mondiaux)


Plus connu sous le nom de « Vision 2030 », ce plan de développement est d’autant plus fragilisé que l’introduction en Bourse de Saudi Aramco en décembre 2019 n’a pas été à la hauteur des espérances. Alors qu’il espérait lever 100 milliards de dollars à l’origine, Riyad avait revu ses objectifs à la baisse, ne tablant plus que sur le quart de son objectif initial. La crise pétrolière actuelle confirme et aggrave cet état de fait. Lundi dernier, le titre du géant pétrolier, qui domine le marché saoudien de Tadawul, a chuté de 10 %, bien au-dessous de son prix de lancement en décembre. Après une série de séances dans le rouge, il a toutefois gagné 5,5 % dans la journée d’hier. À cette conjoncture économique périlleuse se conjuguent les intrigues politiques qui animent les plus hautes sphères du pouvoir au sein du royaume et qui rebutent d’emblée les investisseurs, déjà fortement secoués par l’affaire Khashoggi en octobre 2018. Les autorités du pays ont arrêté plusieurs émirs appartenant à la famille royale, la semaine dernière. Ces derniers ont été accusés d’ourdir une conspiration pour évincer le dauphin saoudien. MBS cherche ainsi à renforcer son emprise sur le royaume en faisant taire toute critique avant le sommet du G20, organisé à Riyad en novembre prochain, dans la foulée des élections américaines.

Cette vague d’arrestations s’est déroulée vendredi dernier, alors que l’Organisation des pays exportateurs du pétrole (OPEP) conduite par Riyad tentait, sans succès, de négocier avec Moscou une réduction drastique de la production.


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Washington en ligne de mire
La bataille qui oppose aujourd’hui la Russie à l’Arabie saoudite autour de l’or noir arrive en tête d’une longue liste de désaccords politiques sur de nombreux dossiers régionaux. S’agissant de l’Iran, de la Syrie ou encore du Yémen, Moscou et Riyad jouent dans des camps adverses. Ennemi juré de Riyad, Téhéran est l’un des partenaires privilégiés de la Russie au Moyen-Orient, et notamment sur le terrain syrien où ils soutiennent tous deux activement le régime de Bachar el-Assad, alors que l’Arabie saoudite a soutenu à partir de fin 2012 une partie de l’opposition syrienne. Au Yémen, le Kremlin a soutenu ces dernières années les rebelles houthis que parraine l’Iran tandis que l’Arabie saoudite dirige la coalition internationale engagée aux côtés des forces loyalistes. Pour Riyad, les cours actuels ne compensent qu’à moitié la somme nécessaire pour équilibrer le budget du royaume, lourdement amputé par son enlisement au Yémen.

Les dissensions entre la Russie et l’Arabie avaient été contenues à la faveur du rapprochement opéré par les deux États et scellé en octobre 2017 par la signature d’importants accords militaires et énergétiques.

L’exacerbation des tensions économiques entre Moscou et Riyad pourrait-elle envenimer leurs relations sur le terrain politique régional? « Bien qu’il y ait eu une rupture des pourparlers entre l’Arabie saoudite et la Russie, leurs relations plus larges sur la scène politique internationale ne devraient probablement pas atteindre un tel degré », avance Eman Alhussein. « Le combat entre l’Arabie et la Russie est principalement économique. Cependant, il met également en évidence une dimension géopolitique énergétique plus large dont les États-Unis sont le centre. Les sanctions imposées par Washington à Moscou ainsi que la croissance de l’industrie du schiste ont joué un rôle dans l’escalade et l’échec subséquent à conclure un accord sur les prix du pétrole », explique Mme Alhussein.

La stratégie russe a d’abord pour but de faire mordre la poussière à Washington. Cet objectif explique pourquoi le Kremlin s’est opposé à une nouvelle réduction de 1,5 million de barils par jour, craignant que les entreprises du secteur pétrolier russe ne perdent des parts de marché et souhaitant concurrencer de manière agressive le pétrole de schiste américain.

La volte-face russe qui a abouti à la remise en cause de l’OPEP arrive à un moment crucial pour le président américain Donald Trump, qui mise sur la bonne santé économique du pays pour se faire réélire en 2020.

Le quotidien américain The Wall Street Journal accuse le dauphin saoudien de « nuire aux intérêts de son pays en nuisant à ceux de son principal bienfaiteur géopolitique, les États-Unis », tout en exhortant Donald Trump à « prendre son téléphone pour rappeler à MBS quel pays le soutient dans sa guerre au Yémen, dans sa confrontation avec le Qatar et face aux attaques de missiles iraniens ». Fidèle à lui-même, le président américain s’est fendu lundi sur Twitter d’une déclaration déroutante, affirmant que la chute des prix était « une bonne nouvelle pour les consommateurs ».


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Riyad a-t-il bien calculé son coup? Depuis sa déclaration de guerre pétrolière lancée dimanche soir, l’Arabie saoudite et la Russie n’en finissent plus de faire monter les enchères, cherchant à se dompter mutuellement. Le royaume saoudien a annoncé hier qu’il allait accroître la production de pétrole à 12,3 millions de barils par jour de brut en avril, ajoutant ainsi 2,5 millions...
commentaires (4)

J’espère que les saoudiens ne comptent pas trop sur l’aide américaine dans cette stratégie. On a vu comment les américains traitent leurs alliés (qui ne portent pas une kippa)...

Gros Gnon

10 h 21, le 11 mars 2020

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • J’espère que les saoudiens ne comptent pas trop sur l’aide américaine dans cette stratégie. On a vu comment les américains traitent leurs alliés (qui ne portent pas une kippa)...

    Gros Gnon

    10 h 21, le 11 mars 2020

  • Il faut mettre a genoucet Etat voyou qu est la Russie ...il faut esperer que la strategie de Ryad fonctionne.

    HABIBI FRANCAIS

    09 h 43, le 11 mars 2020

  • À quel moment de son histoire le pays des bedouins d'Arabie a engagé un combat et qu'il l'ait gagné ? Je verrai plutôt cette fois ci une activation du levier bedouin par les américains après avoir vu leur sbire turc se faire ramasser par Poutine. Ce qui m'étonne en plus de tout ça c'est que le groupe des prédateurs occidentaux au sens large cad larbins régionaux et locaux n'arrivent pas a défaire l'axe de la résistance sous et malgré toutes formes de sanctions etc....

    FRIK-A-FRAK

    09 h 18, le 11 mars 2020

  • C,EST UN COMPLOT PROGRAMME POUR AFFAIBLIR LA RUSSIE ET PORTER LE COUP DE GRACE A L,IRAN ET AU VENEZUELLA.

    LA LIBRE EXPRESSION

    07 h 07, le 11 mars 2020

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