L'impression de Fifi ABOU DIB

C’est aujourd’hui demain

Impression
27/02/2020

Il n’y a pas que nous, si cela peut consoler quelqu’un. Le monde entier semble avoir perdu la boussole. Tout semble désenchanté. Il fallait que le coronavirus en rajoute une couche. Non que la maladie soit particulièrement mortelle. Certaines grippes sont bien pires. Mais elle se répand à une vitesse incroyable et montre une surprenante capacité à surgir là où on ne l’attend pas vraiment, rétrécissant les limites de la Terre et y reproduisant la promiscuité d’une salle d’attente à l’échelle d’une planète. Nous respirons le même air, n’est-ce pas ? De plus en plus vicié. Il ne manquait que cela pour augmenter la solitude et l’égoïsme des grandes villes, mais aussi la bêtise humaine avec le racisme et l’ethnocentrisme, ses corollaires directs. Certaines compagnies aériennes ont déjà perdu la moitié de leur chiffre d’affaires, l’année à peine entamée. Le marché de l’art accuse l’absence du chaland asiatique. De grandes manifestations sont déprogrammées. Des matches de foot se jouent à huis clos. Des écoles sont fermées. Le virus passera, mais ses effets, comme l’Année de la Peste dont Daniel Defoe livrait le récit au XVIIe siècle, marqueront longtemps l’humanité de ce millénaire pour avoir réveillé ses pires démons. Car oui, tout indique que nous sommes au seuil d’un changement que la moindre pichenette, si le « corona » en est une, va accélérer.

Pays vulnérable entre tous du fait de sa totale dépendance des pays amis qu’il perd les uns après les autres pour n’en avoir privilégié qu’un seul – peut-être pas le plus fréquentable – et de sa tendance à négliger ses ressources, même humaines, ainsi que son patrimoine, le Liban expérimente à sa petite échelle le tournant que l’ensemble du monde pourrait bientôt avoir à négocier. L’effondrement que nous vivons n’est pas uniquement dû à la corruption légendaire de notre classe gouvernante. Il est évidemment dû en partie au communautarisme des électeurs et à cette curieuse tendance à l’idolâtrie qui les empêche de sanctionner un mauvais leader du moment que d’un simple froncement de sourcils il a le pouvoir, par eux octroyé, de les ramener à l’ordre. Il est dû, par-dessus tout, à l’obsolescence de tout un système politique et économique recollé et ripoliné à la hâte après la guerre et qui, comme tout édifice mal pensé – ou pas pensé du tout – s’avachit quand on cesse de croire au miracle qui l’a fait tenir.

« Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait », dit un adage que nous devons nous dépêcher de démentir si nous voulons survivre. La vieillesse qui nous gouverne n’a ni savoir ni modèle à transmettre. Elle n’a jamais su que réagir à chaud, au hasard des circonstances, dans l’impulsivité du moment. Elle n’a jamais pris la peine de s’adapter à son époque, engluée qu’elle a toujours été dans ses luttes de pouvoir et ses mensonges, flattant la naïveté et la paresse mentale de sa base, l’anesthésiant avec de vaines promesses, la nourrissant d’expédients. Notre jeunesse n’a pas d’expérience, certes, mais elle est faite pour ce monde qui l’a vue naître, contrairement à ses aînés. Elle a le pouvoir et la vigueur de son âge, mais elle a de plus la science de l’époque dématérialisée qui est la nôtre. Elle sait en manipuler les outils, elle en connaît spontanément le mode d’emploi. De tout ce qui nous est aujourd’hui familier, que restera-t-il dans une poignée d’années ? De même qu’on a vu disparaître tous les supports de données, de la disquette à la clé USB en passant par le microsillon, la cassette et le DVD, bientôt nous nous passerons d’objets aussi anodins que les clés pour ouvrir une porte ou, plus intéressant puisque c’est notre souci du moment, de monnaie physique, pièces et banknotes. Les cartes de crédit elles-mêmes n’auront plus cours, et déjà notre État failli s’apprête à franchir les étapes pour nous inciter à utiliser nos téléphones pour régler nos factures. Les banqueroutes ont cela d’intéressant qu’elles stimulent la créativité et parfois vous projettent à l’avant-garde.

Cela pour dire que le leadership de demain, tel que pressenti par les entreprises les plus performantes, s’appuiera sur une approche favorisant le désintéressement et la probité, l’absence d’ego au bénéfice du bien commun, la vision, l’innovation, l’humilité, l’écoute, l’empathie, l’art de collaborer et de déléguer, la diversité ethnique et sexuelle, et surtout la capacité de donner du sens à ce qu’on fait et de savoir l’expliquer. Ces futurs dirigeants sont déjà parmi nous et demain est si vite arrivé. « Fermez un œil, ouvrez un œil », dit un autre adage. Le temps, depuis des millénaires, participe du miracle libanais.

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Antoine Sabbagha

Bonne analyse sauf que le miracle libanais tardera à se réaliser avec nos chefs de tribus dont certains proposent et à titre d'exemple de l'anis pour finir du coronavirus.

Petmezakis Jacqueline

oui ,Madame!
un seul choix: vivre vraiment tous ensemble et
repenser toute l'organisation humaine
s'entretuer et disparaitre
quand on a encore le choix ,l'espoir est la ;J.P

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