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Éclairage

Rester ou partir d’Irak : le dilemme de Washington

Si les États-Unis maintiennent leurs troupes en Irak, ils risquent d’être pris pour cible par l’Iran et ses proxys. S’ils les retirent, ils laissent la voie libre à Téhéran dans le pays.

Des Iraniens portant des pancartes avec des inscriptions hostiles aux États-Unis lors des funérailles du général Kassem Soleimani hier à Kerman en Iran. Atta Kenare/AFP

L’administration Trump est face à deux mauvaises options en Irak : partir ou rester. Si les forces américaines restent, elles prennent le risque d’être les cibles de premier choix d’attaques iraniennes. Si elles partent, elles livrent le pays à l’Iran, essuyant un camouflet et marquant la fin de 17 ans de présence américaine. Après l’élimination du général iranien Kassem Soleimani le 3 janvier à l’aéroport de Bagdad, les États-Unis doivent définir s’ils veulent rester ou non en Irak dans des conditions de plus en plus difficiles. Washington dispose de 5 200 hommes déployés à travers l’Irak dans le cadre de la coalition qu’il mène contre l’EI depuis 2014. Les États-Unis ont aussi récemment annoncé l’envoi de 4 000 soldats supplémentaires en Irak tandis que quelques centaines de militaires ont été envoyés à Bagdad la semaine dernière et à la base de Taji.

Alors que l’Iran et les États-Unis sont les deux puissances dominantes en Irak, l’escalade récente entre eux fait du pays un terrain privilégié pour leur confrontation. Suite à l’élimination du général Soleimani, l’objectif du régime iranien, qui a promis de se venger, est on ne peut plus clair : le départ des Américains à tout prix. L’Iran jouit d’un avantage supplémentaire en Irak, puisqu’il dispose d’une large influence au sein des institutions, de certains partis politiques et de groupes armés ayant leurs entrées au sein du gouvernement, à l’instar du groupe paramilitaire des Unités de mobilisation populaire majoritairement composé de milices chiites.

Signe de cette influence, le Parlement irakien a voté une décision lors d’une séance extraordinaire dimanche appelant le gouvernement à demander le départ des troupes de la coalition internationale contre l’État islamique, menée par Washington. Mais la décision votée par le Parlement n’est pas contraignante pour les États-Unis, tandis que des vices de procédure et le recours à des méthodes d’intimidation contre des députés pour se présenter au vote ont été pointés du doigt par des observateurs. Alors que la passation du vote exige un quorum de 167 députés, 130 étaient présents, avec seulement un parlementaire kurde et une poignée de députés sunnites.


(Lire aussi : Assassinat de Soleimani : après la réponse iranienne, la guerre ou la désescalade ?)



Victoire stratégique

Ayant largement boycotté la séance, « les politiciens sunnites et kurdes ne sont pas satisfaits de la résolution et craignent de voir la consolidation d’un gouvernement à majorité chiite penchant vers l’Iran », souligne Fanar Haddad, spécialiste de l’Irak à l’Université de Singapour, contacté par L’Orient-Le Jour. S’il n’est pas représentatif de l’ensemble de l’opinion des parlementaires irakiens, « ce vote marque une action symbolique forte, mettant une grande pression sur le futur Premier ministre irakien qui devra opérer des changements concernant les dynamiques de pouvoir entre l’Irak et les États-Unis », estime pour sa part Jasmine el-Gamal, chercheuse à l’Atlantic Council et ancienne conseillère sur le Moyen-Orient au département de la Défense des États-Unis.

Aux alliés de l’Iran sur la scène politique irakienne s’ajoute le leader chiite Moqtada Sadr. Tablant sur un discours nationaliste lors des élections législatives de 2018, le dirigeant populiste a annoncé qu’il réactivait la milice baptisée l’Armée du mahdi – bras armé du mouvement politique de Sadr dissoute en 2008 – en appelant les combattants à se « tenir prêts » suite à l’élimination du général Soleimani.

Un départ des Américains d’Irak marquerait une victoire stratégique pour l’Iran, qui aurait alors la voie libre de Bagdad à Beyrouth, en passant par Damas. « Un retrait des États-Unis signifierait un Irak bien plus isolé et penchant vers l’Iran », note Fanar Haddad. Un succès qui devrait être à nuancer toutefois, alors que l’Irak est le théâtre de nombreuses divisions internes politiques et sociales, notamment au sein de la communauté chiite, qui ont fait surface lors des manifestations qui ont débuté en octobre dernier.


(Lire aussi : L'Iran riposte à l'assassinat de Soleimani et frappe des bases abritant des soldats US en Irak)



Environnement hostile

Au lendemain du vote du Parlement, les États-Unis annonçaient notamment le « repositionnement » de leurs troupes, en vue d’un retrait. Une initiative démentie le jour même par le secrétaire américain à la Défense, Mark Esper, expliquant que l’envoi de ce projet de lettre aux autorités irakiennes était une erreur : « Aucune décision n’a été prise de quitter l’Irak. Point. » Les événements de ces derniers jours ont mis un peu plus en exergue l’absence de stratégie de la Maison-Blanche sur la question iranienne, désormais dans une ère post-Soleimani.

Les troupes américaines ne semblent pas toutefois être sur le départ pour le moment. Menaçant l’Iran de « représailles majeures » en cas d’attaques sur les troupes américaines, le président américain Donald Trump s’en est également pris à Bagdad après le vote. « S’ils nous demandent effectivement de partir, si nous ne le faisons pas sur une base très amicale, nous leur imposerons des sanctions comme ils n’en ont jamais vu auparavant », a-t-il averti lundi. « Nous avons une base aérienne extraordinairement chère là-bas. Elle a coûté des milliards de dollars à construire. Nous ne partirons pas s’ils ne nous remboursent pas ! » a-t-il insisté.


(Lire aussi : Alerte aux balles perdues, l'éditorial de Issa Goraieb)



« Si les États-Unis décident de partir, la mission de lutte contre l’EI est en danger », précise Jasmine el-Gamal. « Nous risquons de constater les mêmes résultats que ceux enregistrés lors du retrait des troupes décidé par Barack Obama (en 2011). Ce retrait avait été prématuré, il nous a appris qu’il avait été décidé bien trop tôt pour pouvoir garantir une situation stable et sûre », rappelle-t-elle. La présence américaine dans un environnement hostile ferait aussi le jeu de l’Iran, dans une certaine mesure, pour orienter l’opinion irakienne. « Le débat public irakien se focaliserait également sur la présence des États-Unis aux dépens des autres problématiques qui ont motivé les manifestations telles que la corruption et l’influence iranienne », ajoute Jasmine el-Gamal.


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