Photo-roman

« Tu ne risques pas de te perdre, c’est la seule échoppe ouverte du secteur... »

Une visite rapide et furtive dans le no man’s land qu’est devenue la place de l’Étoile, à la recherche d’un Beyrouth perdu.

Photo G.K.

Je n’avais plus été à la place de l’Étoile depuis près de quinze ans. À l’exception de quelques visites, rares et rapides, au consulat britannique (sic !) qui se situait rue Maarad, je ne m’étais plus rendu dans ce secteur. De toute façon, qu’on se le dise : qu’y avait-il véritablement à faire, place de l’Étoile post-2005 ? Dès lors que je ressortais de ces rendez-vous annuels, à chaque fois un peu plus chagriné par cette impression de spectacle interrompu avant le baisser du rideau, Beyrouth autour, riant aux éclats, me prenait dans ses bras et me faisait oublier la triste vision de ce no man’s land fantomatique. Si mes souvenirs sont bons, début 2018, on avait annoncé la réouverture de l’accès vers cette place. Joie, soulagement et espoir à l’idée de se réapproprier cette portion de ville longtemps interdite. Mais comme bien d’autres projets sensés, et pour des raisons que l’on ignore, il avait été astucieusement jeté au fond d’un tiroir. Il m’a donc fallu deux années, et bien des rassemblements aux abords d’un Parlement barré de tous côtés, pour que je décide d’aller voir ce qu’il y a de l’autre côté…


Le seul survivant

Pour ce faire, je profite de la trêve des manifestations en cette période de fêtes. Rue Weygand, le barrage des forces de l’ordre où les manifestants ont l’habitude de se réunir depuis quelques semaines. À ma vue, un policier emmitouflé dans sa parka surgit d’entre les barbelés, visiblement interpellé par ma présence. Il me demande une pièce d’identité qu’il scrute de coin en coin, d’où je viens, qui je suis et ce que je viens faire ici. Je prétexte une course chez un changeur du quartier, dernier survivant de ce désert planté en plein cœur de la ville. Après m’avoir scanné de la tête jusqu’aux talons, le policier me fraye une voie et m’indique le chemin qui mène vers le changeur : « C’est la deuxième rue à ta droite. De toute façon, tu ne risques pas de te perdre. C’est la seule échoppe ouverte du secteur. » Il rit. Je remonte la rue, presque sur la pointe des pieds, comme on tâte l’eau avant d’y plonger, intimidé par le lourd silence que charrie une brise marine. De part et d’autre, sous les voûtes à travers les vitrines, des mannequins démembrés, seuls et esseulés, croulants sous un amas de poussière, semblent écarquiller la pupille à mon passage. Des lustres que plus un passant ne s’était aventuré ici. Sur les devantures opaques à force de décrépitude, des annonces « à louer » auxquelles personne n’a voulu répondre. Je reconnais un vieux restaurant italien à ses chaises en rotin empilées et quelques lettrages qui restent. Ça s’appelait Parlamento. J’essaye de me rappeler ce qu’il y avait là au coin de cette rue, dans cette boutique, ce café, ce commerce, mais ce centre-ville a vécu si peu, si furtivement, que c’est comme s’il n’avait jamais réellement existé.


Trottinettes et narguilés

J’arrive place de l’Étoile. Pas âme qui vive non plus ici, sinon des forces de l’ordre qui gardent le Parlement, sinon des pigeons venus se réfugier au creux du ficus dont on se demande comment il a survécu à tant et tant de tempêtes. Debout là, au pied de l’horloge qui indique un temps désuet, en fermant les yeux, je retrouvais dans ma mémoire la saveur indolente de mes week-ends d’enfance. Le bourdonnement des roues des trottinettes, les roulettes des patins au contact des dalles fraîchement alignées. Les cris des serveurs qui se bousculaient et flageolaient de table en table. Les restaurants qui débordaient jusqu’au milieu de la rue. Le bruissement du Polaroid d’un photographe posté sur les escaliers du Parlement. Le parfum sucré des narguilés qui répondait à celui des gaufres, des barbes à papa, du termos (lupin) et du maïs grillé que les vendeurs ambulants faisaient voyager de rue en rue sur leurs vélos de fortune. L’odeur métallique échappée des pots de peinture qui s’accrochaient sur les échafaudages. Mais j’ai regardé autour, et tout cela m’a semblé si loin. Plus rien, à part ledit changeur où j’ai quand même échangé quelques billets et qui m’a dit, pensant me rassurer : « Je sais, c’est triste. Mais tu vois, pour tourner la page, pour un nouveau début, il faut passer par là, il faut que tout soit à terre, que tout soit détruit... »

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Dans la même rubrique

Et au milieu de la peur, il y a l’espoir

Cette année, j’ai décidé de rêver

Vous avez peur, et pas nous

Femmes (libanaises), je vous aime

« J’arrive, attendez-moi... »


Je n’avais plus été à la place de l’Étoile depuis près de quinze ans. À l’exception de quelques visites, rares et rapides, au consulat britannique (sic !) qui se situait rue Maarad, je ne m’étais plus rendu dans ce secteur. De toute façon, qu’on se le dise : qu’y avait-il véritablement à faire, place de l’Étoile post-2005 ? Dès lors que je ressortais de ces...

commentaires (1)

De toute façon, le centre ville reconstruit par Solidere a été dès le début un espace vide, un lieu de non vie, un théâtre d'ombres, pâle réplique du modèle urbain émirati, réservé aux magasins de luxe inutiles...On a voulu tour ner le dos à la mémoire vive de Beyrouth, à son histoire...Le résultat est là. Où sont les souks? Où est la place des martyrs grouillante de monde, pleine de bruits et d'odeurs? Où sont les petits cafés populaires et les échoppes où l'on mangeait un petit sandwich en sortant du cinéma pour 75 piastres? Engloutis par une reconstruction bling bling qui a signé la seconde mort du centre ville après celle administré par les miliciens de tous bords qui se sont acharnés à le détruire...

otayek rene

09 h 26, le 06 janvier 2020

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • De toute façon, le centre ville reconstruit par Solidere a été dès le début un espace vide, un lieu de non vie, un théâtre d'ombres, pâle réplique du modèle urbain émirati, réservé aux magasins de luxe inutiles...On a voulu tour ner le dos à la mémoire vive de Beyrouth, à son histoire...Le résultat est là. Où sont les souks? Où est la place des martyrs grouillante de monde, pleine de bruits et d'odeurs? Où sont les petits cafés populaires et les échoppes où l'on mangeait un petit sandwich en sortant du cinéma pour 75 piastres? Engloutis par une reconstruction bling bling qui a signé la seconde mort du centre ville après celle administré par les miliciens de tous bords qui se sont acharnés à le détruire...

    otayek rene

    09 h 26, le 06 janvier 2020