Photo-roman

Et au milieu de la peur, il y a l’espoir

Recensement de sentiments mitigés à l’orée de la nouvelle année.

Photo Carla Henoud

Dernier article de l’année et cette folle impression qu’en 365 jours, ce sont en fait des siècles qui se sont écoulés ici, au Liban. J’ai longtemps réfléchi avant d’écrire ces lignes. Pour clore 2019, je me suis longtemps demandé sur quoi je pouvais bien revenir ou sinon qu’est-ce que je pourrais bien espérer à l’orée de la nouvelle année. D’ordinaire, en ce jour, alors que le compte à rebours se fredonne à l’unisson, que les cotillons comme les bulles s’apprêtent à gicler, j’avais l’habitude de prendre dans mes bras la personne que j’aime et, la gorge un peu étranglée, dérouler l’année passée comme un film muet.


J’ai peur
Les moments dérisoires mais qui m’ont indéniablement changé, les voyages, les fêtes, les pertes, les séparations et les retrouvailles, les rencontres éclairantes dans le cadre de mon travail que je chéris un peu plus d’année en année, les coups au cœur et les erreurs de jugement. Tous ces oui concédés par culpabilité dans l’espoir d’intégrer ce non à mon vocabulaire qui se cherche encore. Les personnes toxiques qu’il me faut épousseter, les projets qui m’attendent, les cours de sport que je remets d’un lundi à l’autre. La cigarette à réduire, mon régime alimentaire à surveiller, plus de temps à accorder à la famille. Une liste de films à visionner, un tas de livres non lus qui ronronnent depuis la rentrée littéraire. Donner plus, s’attendre à moins. Bref, comme tout le monde, crédulement, je faisais le bilan et me faisais la sempiternelle promesse des résolutions.

Sauf qu’en ce 31 décembre, je dois avouer que j’ai peur. Bien sûr, j’ai peur pour mon pays, tout ce qu’on lui prévoit de pire pour janvier. J’ai peur de mon téléphone dont chacune des notifications n’annonce plus que de mauvaises nouvelles. J’ai peur en pensant à Tripoli qui crève de faim alors que ses zaïms de pacotille ont dû célébrer les fêtes au caviar dans leurs appartements à plusieurs millions. Ces garçons exténués qui campent sous la pluie pour garder la place des Martyrs et attendent dignement un misérable sandwich ; ces femmes qui pleurent et supplient aux comptoirs des banques ; mes camarades de révolution qui prennent des coups pour avoir dérangé un ministre lors de sa sieste du dimanche après-midi.

Et puis, j’ai peur pour mes proches. J’ai peur pour mes grands-parents dont le regard complètement inadapté sur la situation, « ça va, pas besoin de s’inquiéter, ce n’est rien de grave, quelques semaines et tout se remettra sur pied », m’indique à quel point ils ne sont pas prêts pour la bataille qui arrive inéluctablement. J’ai peur pour ma mère dont chacune des rides sur le visage a été creusée par cette inquiétude qu’elle a dans la peau. Ma mère qui, comme tous ses congénères, a fait ses premiers pas au gré des bombardements israéliens de 68, et depuis, a passé sa vie à fuir, d’abri en exil, d’exil en abri, à tomber puis recoller les morceaux avec une infinie résilience. Ma mère qui, aujourd’hui, « au lieu de profiter des années qui me restent avec toute ma tête », rit-elle, se retrouve devant un énième gouffre à affronter.


Mais tout d’un coup…
J’ai peur pour mes amis aux salaires coupés en deux et qui déjà bricolent leurs CV, s’agglutinent aux portes des consulats, s’apprêtent à tout laisser derrière quand ils avaient pourtant tout investi, argent, efforts, dans ce pays. J’ai peur de ma vie loin d’eux, sans leurs épaules.

De ces déchirements qui se profilent. De leurs maisons du bonheur qui se vident, de leurs mots et leurs sourires auxquels je n’aurai plus droit qu’en version pixellisée. De leurs quotidiens qui bientôt m’échapperont. J’ai peur de devoir moi-même partir alors que j’étais celui qui sommais mes émigrés de copains à revenir, à rêver et croire au potentiel du Liban. Aujourd’hui, c’est moi qui ai peur de rêver.

Mais pas plus loin que ce matin, alors que je me retrouvais chez l’épicier du coin pour mon paquet quotidien de Gitanes, la télévision au fond de la pièce ressassait les nouvelles à propos de ces frauduleux transferts de fonds vers la Suisse. L’épicier, avec qui je n’avais l’habitude d’échanger qu’un bonjour, m’a dit : « Tu vois, à partir de maintenant, et en dépit du pire qui s’annonce, plus rien ne passera. On a tous les yeux ouverts, on scrute le moindre de leurs mouvements. Et même s’ils pensent qu’on a perdu la révolution, on aura au moins remporté cette victoire. Regarde comme ils ont peur, regarde comme on est forts, ensemble, tu ne le vois pas ? » Et tout à coup, au milieu de l’immense inquiétude qui était la mienne, je me suis senti moins seul, et un espoir venait me rattraper. 2020, j’ai beau avoir peur, je suis prêt pour toi.


Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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Dernier article de l’année et cette folle impression qu’en 365 jours, ce sont en fait des siècles qui se sont écoulés ici, au Liban. J’ai longtemps réfléchi avant d’écrire ces lignes. Pour clore 2019, je me suis longtemps demandé sur quoi je pouvais bien revenir ou sinon qu’est-ce que je pourrais bien espérer à l’orée de la nouvelle année. D’ordinaire, en ce jour,...

commentaires (2)

« Enjoindre ou inciter à... » mais « sommer de » il me semble. Merci pour ce beau texte.

ElliM

01 h 57, le 02 janvier 2020

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Commentaires (2)

  • « Enjoindre ou inciter à... » mais « sommer de » il me semble. Merci pour ce beau texte.

    ElliM

    01 h 57, le 02 janvier 2020

  • Vous m’avez mis les larmes aux yeux , parce que moi aussi , j’ai tres peur ,je retiens mon souffle, mais je garde espoir.

    Marie-Hélène

    02 h 06, le 31 décembre 2019