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Photo-roman

Cette année, j’ai décidé de rêver

Photo Ayla Hibri

Cher Père Noël,

J’imagine ta tête en recevant cette lettre. 20 ans au moins que je ne t’avais plus écrit. Tu dois sans doute te demander quelle folle envie m’a poussé à t’adresser les lignes qui suivent, moi qui n’ai clairement plus l’âge de te jurer que j’ai été un gentil garçon cette année. Plus l’âge de te lister au creux d’une feuille brûlée sur les rebords tous les beaux joujoux que je vois en rêve et que mes parents passeront les jours qui suivent à glaner en ville, puis soigneusement dissimuler dans le grenier jusqu’au naguère miraculeux matin du 25 décembre. Certes, ce n’est plus de mon âge, ce verre de lait et ces biscuits au pied du sapin, ces étoiles dans les yeux et ces songes plein la tête. Mais voilà, pour tout te dire, au lendemain d’une nuit au goût de cendre et de sang, une nuit à tanner la peau de nos chimères du 17 octobre, je n’ai pu m’empêcher de t’écrire. En temps normal, et au vu du sombre ravin dans lequel notre pays culbute depuis bien des années et que notre mafia de dirigeants, avec l’infinie mauvaise foi qui est la sienne, met sur le compte de la révolution, je t’aurais sollicité pour des choses si simples mais qui nous manquent cruellement. Je t’aurais naïvement demandé de la paix, de la quiétude, une certaine stabilité. De la force, aussi, pour oser croire en demain. De l’amour, simplement, à mettre en baume sur les cœurs chagrinés des parents et de leurs enfants partis. De l’eau courante, oui de l’eau, et un courant électrique ininterrompu (non, tu ne rêves pas). Les portes des urgences qui s’ouvrent à tout le monde, sans exception, des taxes non pillées, de la méritocratie plutôt que du népotisme, plus de discrimination envers les femmes et les minorités, et j’en passe. Bref, cette panoplie de droits rudimentaires rabâchés ad nauseam et qui ont dû te parvenir, au son de nos mégaphones en colère, au tréfonds de ta contrée lointaine du pôle Nord. Sauf qu’aujourd’hui, au lieu de me contenter de si peu, j’ai décidé de rêver.Cher Père Noël, en ce décembre délétère de 2019, je te confie, au nom de la révolution, la mission de descendre du ciel avec, sur ton traîneau, le gouvernement rêvé que l’on mérite. D’abord, je voudrais des femmes ministres, au moins la moitié du cabinet. Des belles, des séduites et des séduisantes, des plastiques de rêve, des femmes puissantes mais qui n’ont eu d’autre choix que celui d’accepter les mains baladeuses et la mainmise du machisme. Aussi des laides, des grosses, de vieilles filles, de celles qui se sont faites, très tôt, à l’idée qu’elles n’arriveront probablement nulle part parce qu’elles ne répondent pas au CV de la beauté, lequel est décidé par la gent masculine. Je voudrais des femmes abusées, des mères déchirées et humiliées, une fille qui aurait avorté à dix-huit ans, des résistantes du Sud qui ont accompagné leurs maris, leurs frères, leurs pères dans leur dernier souffle ; des fleurs bleues trompées, des artistes brimées, des saintes et des putains. Ensemble, une fois liguées, elles formeront un ministère des Droits de la femme digne de ce nom. Je voudrais un homme sur chaise roulante, qui aurait été contraint de passer sa vie chez lui, sans la moindre assistance sociale, seulement parce que aucun pavé, aucune infrastructure du pays, aucun lieu public ne prennent en compte les handicapés. Je voudrais un ministre qui aura fait de la prison et qui refera croire à tous les ex-détenus qu’une repentance est possible. Je voudrais un ministre de l’Économie endetté, sans le sou, qui prend un numéro à la banque et attend dignement, en file, que la porte de la banquière se referme à son nez. Un ministre qui, ce Noël, comme ceux qui ont précédé, devra crever de honte devant toute la fratrie, pas de cadeaux. Je voudrais un ministre de la Santé qui n’a pas d’assurance-vie et qui a, au moins une fois dans sa vie, menacé de se suicider, à la porte des urgences qui lui ont refusé son fils épileptique. Je voudrais un ministre des Affaires étrangères sans autre passeport que le libanais, qui en a fait, des queues aux portes des ambassades, « un visa, n’importe lequel, mais sortez-moi d’ici, s’il vous plaît ». Je voudrais un ministre homosexuel qui connaît l’interminable dégradation de sa communauté, des bancs de classe, jusque dans les commissariats de police. Un ministre de l’Agriculture qui a les mains crevassées et de la tourbe plein les ongles. Un ministre du Tourisme qui n’a jamais eu l’occasion de prendre un avion. Un ministre de l’Électricité qui n’a pas de quoi payer pour un générateur de courant. Un ministre de l’Environnement qui a perdu un proche à cause d’un cancer des poumons. Un ministre des Télécoms qui n’a plus que WhatsApp pour communiquer avec toute sa famille, partie.

Voilà, cher Père Noël, je demande sans doute trop. Peut-être l’impossible. Mais de toute façon pour nous, la jeunesse de la révolution, l’impossible n’a jamais semblé pas possible.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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