Éclairage

Les enjeux de la nouvelle escalade américano-iranienne en Irak

Les milices proches de Téhéran demandent le départ des troupes américaines.

Des Irakiens piétinant un drapeau américain le 30 décembre 2019, lors d’une manifestation pour dénoncer les attaques de la nuit précédente par des avions US sur plusieurs bases appartenant aux brigades du Hezbollah près d’al-Qaïm. Haidar Hamdani/AFP

D’un côté, Washington, qui veut faire plier la République islamique et ses supplétifs partout au Moyen-Orient mais dont le président crie dans le même temps sur tous les toits qu’il lui tarde de quitter cette région qui ne sert plus à rien. De l’autre, Téhéran, qui se sent en position de force dans la région à la faveur des événements qui ont animé les années 2010 mais qui, dans le même temps, a toujours le sentiment d’être assiégé par ses ennemis, sentiment renforcé par l’éclatement récent de révoltes au Liban, en Irak et sur son propre territoire.

Depuis quelques semaines, les deux puissances cherchent un compromis, sans pour autant céder aux exigences l’une de l’autre. Mais en attendant, elles poursuivent leurs politiques respectives : pression maximum sur l’Iran côté américain pour mettre la République islamique à genoux, escalade contrôlée côté iranien pour pousser les boots américaines à se trouver un autre ennemi et à quitter le Moyen-Orient.

Les deux protagonistes ont pour l’instant évité la confrontation militaire directe. En particulier sur le territoire irakien, là où un minimum de coopération entre elles apparaît indispensable. C’est pourtant bien en Irak que l’escalade pourrait prendre une forme inédite après les frappes de représailles menées par l’aviation américaine contre le groupe Kata’ib Hezbollah, qui ont tué au moins 25 de ses combattants. Loin d’être symboliques, elles constituent la première attaque militaire directe menée par les Américains contre des groupes dépendant directement de Téhéran depuis des années. Les Iraniens et leurs obligés ont pu penser, après la non-réponse américaine suite à l’attaque, revendiquée par les houthis, mais imputée à l’Iran, contre les sites d’Aramco en Arabie saoudite le 14 septembre dernier, que Washington ne recourrait pas à la force militaire dans sa politique anti-iranienne. L’administration Trump, convaincue que sa politique de pression maximale fonctionne, a donné de multiples signes de sa volonté de ne pas utiliser d’autres armes que ceux de la guerre économique. Mais le secrétaire d’État américain Mike Pompeo avait fixé une ligne rouge : les intérêts américains ne devaient pas être ciblés. Les frappes du Kata’ib Hezbollah ayant visé une base américaine vendredi soir, entraînant la mort d’un sous-traitant américain, ont poussé Washington à répondre. Avec quelles conséquences ? Elles peuvent être multiples.

Sur le plan politique tout d’abord, elles vont encourager les milices chiites pro-iraniennes à poursuivre leur campagne pour le départ des troupes américaines. Les frappes US ont été condamnées non seulement par l’Iran et ses alliés, mais aussi par le porte-parole militaire du Premier ministre démissionnaire Adel Abdel Mahdi, qui a dénoncé « une violation de la souveraineté irakienne ». Des dizaines de députés ont signé un appel pour que soit réexaminé l’accord de coopération américano-irakien encadrant la présence des 5 200 soldats US dans le pays. Une milice pro-Iran, Assaïb Ahl al-Haq, a jugé que la présence militaire américaine était devenue « une source de menace » qu’il fallait « tout faire pour expulser ». Le leader chiite populiste Moqtada Sadr, dont la milice avait combattu les forces américaines après l’invasion de 2003, a déclaré pour sa part qu’il était disposé à travailler avec les milices soutenues par l’Iran – ses rivaux politiques – pour mettre fin à la présence militaire américaine en Irak par des moyens politiques et juridiques. Si cela ne fonctionne pas, il « prendra d’autres mesures » en coopération avec ses rivaux pour expulser les troupes américaines. Même les partis d’opposition, réputés proches de Washington, ont dénoncé les frappes américaines.



(Lire aussi : Qui est le groupe Kata’ib Hezbollah ?)



Retourner l’opinion publique
Voilà des mois que les parties pro-iraniennes font pression sur les autorités officielles pour qu’elles s’éloignent de Washington. Une proposition de loi a été déposée en février au Parlement irakien afin d’imposer un calendrier de départ aux Américains. En avril, lors d’un entretien avec le Premier ministre irakien Adel Abdel Mahdi, le guide suprême iranien Ali Khamenei a appelé Bagdad à exiger le départ des troupes américaines d’Irak. Les milices pro-iraniennes ont d’autant plus à gagner à alimenter le sentiment anti-américain que c’est bien l’Iran, et non les États-Unis, qui recueille le plus d’hostilité de la part des manifestants depuis le 1er octobre dernier. Dans la quasi-totalité des villes du sud du pays, au cœur donc de la manifestation irakienne, des protestataires ont conspué hier Washington, brûlant ou piétinant des drapeaux américains. Les États-Unis ont répondu en accusant les autorités irakiennes de ne pas avoir fait le nécessaire pour « protéger » leurs intérêts, soulignant « avoir prévenu le gouvernement irakien à plusieurs reprises ». Les Iraniens tentent de profiter des frappes pour retourner l’opinion publique, mais surtout les décideurs politiques contre les États-Unis. S’ils le réclament ardemment, ils n’ont pour autant pas forcément intérêt à un départ complet des Américains : ils servent de parfait bouc émissaire mais aussi de cible potentielle dans le bras de fer irano-américain. Ils sont aussi indispensables dans la lutte contre l’EI. « Les responsables irakiens de la sécurité et de l’armée savent qu’ils ont besoin des forces américaines dans le pays pour les aider à empêcher Daech de se regrouper », explique Randa Slim, spécialiste de l’Irak au Middle East Institute, contactée par L’Orient-Le Jour. « À un moment donné, il peut y avoir suffisamment de pression de la part de l’opinion publique en faveur d’un départ des forces américaines d’Irak pour forcer un vote du Parlement sur la question et finalement le camp prosortie l’emportera. Et l’administration Trump sera heureuse de retirer les forces américaines du pays », nuance-t-elle toutefois.



(Lire aussi : Les Américains sous le feu des critiques en Irak après des raids meurtriers contre des pro-Iran)



Les options militaires
Sur le plan militaire, plusieurs options sont aussi sur la table. Les milices chiites peuvent choisir de répondre directement aux Américains, ce qui engendrerait inévitablement une escalade sur le territoire irakien. « Les autorités doivent empêcher que l’Irak ne devienne un espace où régler ses comptes », a prévenu hier le bureau du grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique irakienne. Deuxième hypothèse : les Iraniens optent pour une attaque hors d’Irak similaire à celle qui avait été menée contre Aramco. « Les États-Unis et les milices pro-Iran sont maintenant enfermés dans une spirale d’escalade qui conduira très probablement à plus de violence des deux côtés », analyse Randa Slim.

Les frappes américaines étaient-elles un simple one shot ou bien illustrent-elles une nouvelle stratégie de Washington contre l’Iran et ses alliés dans la région ? Le chef du Pentagone Mark Esper a évoqué un « succès » et affirme avoir discuté avec le président Donald Trump « des autres options sur la table ». Le secrétaire d’État adjoint américain chargé du Moyen-Orient, David Schenker, a pour sa part assuré que cette réponse « proportionnée » visait la « désescalade ». Tout indique, pour l’instant, que les Américains n’ont pas changé fondamentalement de politique vis-à-vis des groupes paramilitaires chiites, mais qu’ils sont prêts à réagir en cas d’attaques directes de leur part. Le principal allié des Américains dans la région, Israël, qui mène depuis plusieurs mois des raids contre les installations iraniennes en Irak, doit observer cette évolution avec la plus grande attention.



Pour mémoire

Un Américain tué par des roquettes dans l'Irak en crise


D’un côté, Washington, qui veut faire plier la République islamique et ses supplétifs partout au Moyen-Orient mais dont le président crie dans le même temps sur tous les toits qu’il lui tarde de quitter cette région qui ne sert plus à rien. De l’autre, Téhéran, qui se sent en position de force dans la région à la faveur des événements qui ont animé les années 2010 mais...

commentaires (4)

Donald Trump après Jimmy Carter ?...

TrucMuche

19 h 18, le 01 janvier 2020

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Commentaires (4)

  • Donald Trump après Jimmy Carter ?...

    TrucMuche

    19 h 18, le 01 janvier 2020

  • LES AYATOLLAHS JOUENT AU FEU...

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    15 h 28, le 31 décembre 2019

  • Si l'Iran croit pouvoir affronter les États Unis, pourquoi ne pas le faire depuis l'Iran. Ils envoient des jeunes arabes faire la guerre des perses sur un territoire arabe et une faction les suit aveuglément pour mieux être sous leur tutelle et leur dictature. Mais est-ce que ces gens là arrivent à utiliser leur cerveau et le font par conviction ou le font-il pour nourrir leurs familles et ne pensent pas au sort de leur pays qui ne serait plus qu'une province iranienne.

    Sissi zayyat

    12 h 21, le 31 décembre 2019

  • Qui ont ete tues par les frappes US?pas des soldats iraniens,mais des miliciens arabes qui servent de chair a canon a la Perse....il serait grand temps que ces pauvres soldats se revoltent et laissent leurs armes.....si l Iran veut attaquer les bases yankees,qu elle le fasse avec ses propres soldats!

    HABIBI FRANCAIS

    10 h 12, le 31 décembre 2019