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Nos lecteurs ont la parole - Rabih Nassar

La Deuxième République est morte, vive la Troisième République !

Voilà qu’on entame la 8e semaine depuis le 17 octobre 2019. Date qui probablement entrera dans les annales comme une journée nationale, grâce à laquelle j’ai eu la chance d’observer ce sursaut citoyen qui nous a tellement manqué.

Des semaines très éprouvantes durant lesquelles j’ai perdu des amis et de la famille dans des batailles rangées entre « prochangement » et « antiémeute ». Des semaines horribles de stress, de désinformation, d’émotions intenses, de victoires incontestables, de rage incontrôlable et de peines inconsolables. Des théories du complot, concoctées par des partis dépassés par l’ampleur de la vague de dégoût qui a saisi un peuple par trop souvent trop ignoré. Des partis du pouvoir déguisés en révolutionnaires dans l’espoir qu’on pourrait oublier encore une fois qu’ils sont responsables de l’impasse dans laquelle on se trouve. Des leurres géopolitiques et des tentatives de diviser un peuple qui s’est uni pour la première fois contre tous et des explications de dédouanement risibles, si elles n’avaient pas des conséquences tragiques. Des tactiques dignes de l’ère soviétique, qui vous font voir la vie en noir et blanc. Et pourtant, huit semaines qui ont remis la femme libanaise à la place qui lui a toujours appartenu. En tête et aux commandes. Huit semaines qui ont vu encore une fois tous les partis au pouvoir s’allier contre un bâtonnier indépendant, et cette fois, perdre. Ces partis qui, en temps normal, s’évertuent à nous dire que ce sont les autres qui ne les laissent pas travailler. Une révolte qui a redonné espoir à ceux qui travaillent pour un pays-nation. Une révolte qui enfin restera un exemple de créativité, de solidarité et d’efficacité, et qui n’a pas le droit de s’essouffler. Car le changement ne se fera pas en un jour. Ou même cinquante. Mais une révolte qui, avec la patience et l’éveil qui la caractérisent, finira bien par avoir la peau de cette Deuxième République et de ses démons, maudits à l’infini.

À trente ans, notre Deuxième République a un bilan bien triste. Quelques centaines de milliards de dollars de dettes, des infrastructures moribondes, une Sécurité sociale introuvable, une Éducation nationale analphabète. Une société confessionnelle qui espère en permanence récupérer les miettes que des chefs de parti, souvent anciens chefs de guerre, voudraient bien laisser tomber. Une République qui ne peut enfanter que des cabinets paralytiques, incapables de prendre le contrôle de ce train qui fonce dans le ravin. Destinée à ne bâtir de consensus qu’autour de l’immobilisme.

Voilà pourquoi je n’arrive pas à rejeter toute la responsabilité sur les partis aux commandes depuis la naissance de cette infâme République – et Dieu sait combien je les conspue. Bien sûr, il y a ceux parmi eux qui ont volé. Ceux-là mêmes qui ont vite fait de sauver leurs actifs, souvent volés au su et au vu de nous – les chenilles de l’avant 17 octobre, et de les exporter sur des îles Caïmans en pleurant leurs larmes de crocodile. Ceux-là mêmes que la justice châtiera quand la révolution lui aura rendu son indépendance.

J’ai également du mal à rejeter la faute sur un peuple de suiveurs qui, quelque part, pourrait être considéré comme complice de ceux qu’il a tolérés à coups de « heyda Lebnen ». Même pas ceux qui continuent de prendre la défense des apprentis sorciers qui nous ont noyés dans les poubelles et la misère. Après tout, l’autocritique est dure et reconnaître ses erreurs l’est encore plus. Que serait-ce dans un pays abreuvé uniquement d’informations partisanes ? Il est donc presque impossible pour quelqu’un d’accepter d’avoir fait un mauvais choix 30 ou 50 ans auparavant. Je n’en veux même pas aux indécis. Même si je leur reproche aux deux de ne pas être aussi exigeants avec leurs kidnappeurs d’esprit critique qu’ils le sont avec les révolutionnaires. Quand ils sont bien plus analytiques envers le manque de solutions proposées par les « émeutiers » qu’envers cette classe d’incompétents et/ou de brigands qui, en 30 ans de règne, n’a réussi qu’à aider la majorité silencieuse à hurler sa fureur. Cette majorité qui, enfin, n’a pas vocation à trouver des solutions mais à identifier le mal.

Je me demande donc si ce n’était pas la faute à personne.

Cette République était mort-née. Sous acharnement thérapeutique. Un genre d’obstination à vouloir préserver des différences qui, un 17 octobre, sont apparues dans toute leur insignifiance. Car la misère a fini par frapper d’une main aveugle. Le précipice nous a tous engloutis. À part ceux qui nous y ont amenés.

Or, comme un serpent qui change de peau, comme un adolescent qui devient adulte, comme une chenille qui devient papillon, cette Deuxième République était finalement notre cocon. Tout ce qui nous manquait était le temps. Le 17 octobre, le peuple a vu ses propres ailes. Et il réclame, pour le bien-être de tous, une justice indépendante et une Constitution moderne. Une alternance au pouvoir qui assure le contrôle et la transparence. Un gouvernement à l’image de ce peuple qui a su démontrer une solidarité sans pareille dans sa maturité et son appétit pour un avenir meilleur. Il n’est pas possible de revenir en arrière. Qui n’avance pas recule, et ça nous fait bien du temps à rattraper. Il ne nous reste que l’avenir. Dur dans ses débuts, mais prometteur de jours meilleurs. Le 17 octobre est notre énième chance. Et on a bien évolué depuis notre dernière descente aux enfers. Plus question d’avoir peur. Loin des spéculations fin-du-mondistes qui pourraient nous faire accepter l’ordre établi par crainte du changement. Indépendamment de nos anciennes peurs, de nos anciens choix. Indépendamment de ceux qui en ont profité. Il est grand temps qu’on arrête de se chamailler ou d’essayer de marquer des points. Il faut oser espérer.

La Deuxième République est morte. Vive la Troisième République!

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Voilà qu’on entame la 8e semaine depuis le 17 octobre 2019. Date qui probablement entrera dans les annales comme une journée nationale, grâce à laquelle j’ai eu la chance d’observer ce sursaut citoyen qui nous a tellement manqué.Des semaines très éprouvantes durant lesquelles j’ai perdu des amis et de la famille dans des batailles rangées entre « prochangement » et « antiémeute ». Des semaines horribles de stress, de désinformation, d’émotions intenses, de victoires incontestables, de rage incontrôlable et de peines inconsolables. Des théories du complot, concoctées par des partis dépassés par l’ampleur de la vague de dégoût qui a saisi un peuple par trop souvent trop ignoré. Des partis du pouvoir déguisés en révolutionnaires dans l’espoir qu’on pourrait oublier encore une...
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