L’édito de Émilie SUEUR

Indigne pouvoir libanais

L’édito
16/12/2019

L’on avait parlé, dans ce même espace il y a deux semaines, de la dignité du peuple libanais. Ce peuple résilient devenu résistant en a de nouveau apporté la preuve ce week-end.

Les hommes et les femmes, qui se sont rassemblés aux abords du Parlement samedi soir, avaient certainement autre chose à faire. Eux aussi sont angoissés par la dégradation rapide de la situation économique du pays. Eux aussi ont certainement eu un moment d’hésitation après avoir vu, sur leurs petits écrans, défiler les images des violences sur le Ring quelques heures plus tôt.

Et pourtant, cette poignée d’hommes et de femmes sont descendus rue Weygand pour rappeler, en chantant et en criant, que la révolution continue et que le pouvoir doit entendre le ras-le-bol du peuple, d’une partie du moins.

Parmi ces manifestants, quelques centaines seulement, il y avait des femmes bien mises d’Achrafieh et de Verdun, un militant du Liban-Sud, des jeunes de Tripoli, une maman dont les enfants ont émigré, un homme en chaise roulante, des gauchistes, des membres d’organisations de la société civile, des affiliés à rien, des femmes voilées, d’autres pas. Il y avait des artistes, des intellos, des commerçants, des étudiants. Ils n’étaient pas nombreux ces manifestants, mais ils représentaient, d’une manière somme toute assez extraordinaire, le Liban.

Que s’est-il passé aux alentours de 19h ? Deux, trois manifestants excités qui ont jeté des pierres sur les FSI, des infiltrés ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est que rien ne justifiait la violence et la pluie de gaz lacrymogènes qui se sont abattus sur les manifestants. Absolument rien.

Hier matin, Raya el-Hassan annonçait l’ouverture d’une enquête sur les violences de samedi soir. Ce ne sera pas suffisant. Le simple fait que les forces de sécurité aient jugé légitime de lancer une répression disproportionnée est une illustration de tout ce qui va mal dans ce pays. À savoir le non-respect des droits basiques des citoyens.

Il ne s’est trouvé quasiment aucun responsable politique libanais, à de rares exceptions près, pour réagir, hier, aux violences. Des politiques qui, aujourd’hui, devaient monter* au palais de Baabda pour nommer un nouveau Premier ministre.

Mais quelle légitimité ont ces députés, ces chefs de parti, ces responsables politiques, alors que selon le « Baromètre mondial de la corruption au Moyen-Orient et en Afrique du Nord » publié la semaine dernière par Transparency International, 64 % des Libanais estiment les parlementaires corrompus, un taux qui monte à 68 % en ce qui concerne les représentants du gouvernement et les fonctionnaires ?

Aujourd’hui, les manifestants ne réclament pas un job pour leur fils, une bourse scolaire pour leur fille, le coup de pouce d’un juge pour le procès du tonton, un accès prioritaire au bloc pour une cousine malade. Ils ne demandent pas de wasta ou que leur communauté soit mieux représentée ici ou là. À ce type de demandes, messieurs dames les politiciens, vous savez répondre. Vous le faites depuis des décennies, contribuant par là même à la destruction inéluctable de ce pays.

Ce que les Libanais révoltés demandent aujourd’hui, ce qu’ils demandaient de nouveau hier soir, là même où ils étaient tabassés la veille, ce sont des droits, pour tous, des infrastructures, pour tous, un minimum social, pour tous, un État digne de ce nom, pour tous. Ils réclament, très simplement, que soient mises au cœur du paradigme politique les notions de citoyenneté et de dignité.

Alors oui, la citoyenneté et la dignité, ce n’est pas bon pour vos petites affaires.

Mais croire que votre business pourrait continuer « as usual » est une grossière erreur d’appréciation. Non seulement il y a désormais un avant et un après 17 octobre, mais, plus prosaïquement, les finances du pays ne le permettent plus.

Aujourd’hui, vous voulez jouer la montre et les divisions, vous pariez sur un pourrissement du mouvement, sur son étiolement, alors que les fêtes, tristes fêtes, approchent.

Il n’est pas exclu, en effet, que le mouvement s’essouffle. Mais quand bien même il s’essoufflerait, vous n’auriez rien gagné. Au contraire. Car ce sont les forces vives du pays, une jeunesse pour qui cette révolte était l’ultime espoir, qui mettront les voiles. Et vous ne resteriez, dans l’arrière-cour de l’histoire, que ceux qui ont démoli, un peu plus encore, ce pays que son peuple voulait et savait grand.


*Aujourd'hui lundi 16 décembre, le président Aoun a, à la dernière minute, annoncé sa décision de reporter les consultations parlementaires à jeudi 19 décembre.

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Sissi zayyat

Il règne une telle cacophonie que même les chiffes molles ne s'entendent plus entre elles.
C'est la preuve de leur perte dans les magouilles. A force de comploter pour s'en sortir, ils se mélangent les pinceaux et courent à leur propre perdition en emmenant sur le passage le Liban et ses citoyens toute confession confondue.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TERGIVERSATIONS. REPORTS. CORRUPTION. INCOMPETENCE.

Chucri Abboud

Mais qui écoute le peuple ?
Nous ne sommes plus en 1789 !
Nous sommes à l'ere de l'espionnage !

Honneur et Patrie

Les époques des jongleurs, des trouvères et des troubadours sont des temps révolus sauf chez nous. Ils sont revenus depuis les années 1980 avec les milices supplétives pour "libérer la Palestine" à partir du Liban ??? Mais le but véritable est de libérer le Liban de ses habitants originels depuis les Phéniciens même depuis la genèse de l'Ancien Testament.
Nos jongleurs aujourd'hui se sont aplatis comme de vraies carpettes devant les nouveaux conquérants contre quelques miettes de pouvoir.

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