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Éclairage

La Méditerranée orientale, terrain de lutte entre Ankara et Riyad

Tant sur la question chypriote que libyenne, la Turquie et l’Arabie saoudite cherchent à se neutraliser.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) et le roi saoudien Salmane se serrant la main lors d’une cérémonie à Ankara, en Turquie, le 12 avril 2016. Umit Bektas/File Photo/Reuters

La Turquie et l’Arabie saoudite accentuent leur « bras de fer » en Méditerranée orientale. Le royaume wahhabite a réitéré lundi son soutien au gouvernement de l’île de Chypre face à l’intense entreprise de forage exercée par Ankara dans les eaux chypriotes. Le « conflit » entre les deux aspirants au leadership du monde sunnite s’est délocalisé ces derniers mois un peu plus à l’ouest du Moyen-Orient – empoisonnant davantage leurs relations déjà tendues sur de nombreux dossiers. Parmi ces dossiers, la question du Qatar – soutenu par la Turquie face au blocus mis en place par les autres monarchies du Golfe depuis juin 2017 –, l’appui de ces derniers au coup d’État en 2013 de Abdel Fattah al-Sissi, alors maréchal, en Égypte contre l’ex-président Mohammad Morsi (Frères musulmans) et, surtout, l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en octobre 2018, imputé à Riyad.Au mois de septembre, l’Arabie saoudite avait déjà affiché publiquement son soutien à Chypre, dont la partie nord est occupée par la Turquie depuis 1974. La télévision du royaume avait alors cité l’ancien ministre saoudien des Affaires étrangères Ibrahim Abdelaziz al-Assaf, affirmant que « le royaume saoudien se tient aux côtés de notre allié, le président chypriote, contre les activités illégales de la Turquie en Méditerranée ».

Ankara mène depuis plusieurs mois une campagne de forage dans les zones gazières situées au sud de Chypre et affirme ne pas être tenu par les accords de délimitation maritime entre le gouvernement de l’île et d’autres pays riverains de la Méditerranée. La Turquie fait valoir ses droits sur son propre plateau continental et reste totalement opposée à toute exploitation des ressources gazières locales qui exclurait la partie turque de Chypre. La Turquie « continuera à défendre les droits des Chypriotes turcs dans la région, tout comme elle défend ses propres droits », avait déjà affirmé en août dernier le président turc Recep Tayyip Erdogan. La détermination turque trouve par ailleurs sa source dans les « alliances énergétiques » mises en place par différents pays de la région : d’abord entre la Grèce, Chypre et Israël, ensuite entre les deux premiers et l’Égypte, avec les États-Unis en arrière-plan dans les deux cas.


(Pour mémoire : Au Qatar, Erdogan appelle à une résolution rapide de la crise du Golfe)



Accord controversé

Dans le but de protéger ses intérêts énergétiques, Ankara a conclu le 27 novembre dernier à Istanbul avec Fayez el-Sarraj, chef du Gouvernement national libyen (GNA) reconnu par l’ONU et siégeant à Tripoli, un accord controversé donnant à la Turquie l’accès à des zones économiques revendiquées par la Grèce et par Chypre et renforçant la coopération militaire entre la Turquie et le GNA.

De quoi accentuer davantage les tensions avec la Grèce – qui a en représailles expulsé l’ambassadeur libyen de son territoire –, mais aussi avec tous les pays de la région, y compris l’Arabie saoudite. « Le soutien de Riyad aux foreurs chypriotes grecs et la souveraineté de Chypre contre l’accord d’Istanbul s’expliquent par la volonté de Riyad de condamner Ankara dans la mesure du possible », résume Samuel Ramani, chercheur au sein du programme Moyen-Orient de l’université d’Oxford, contacté par L’Orient-Le Jour. « Il s’agit d’une continuité de la politique déjà menée par l’Arabie saoudite au Moyen-Orient », explique-t-il, prenant comme exemple l’opération « Source de paix », lancée début octobre par la Turquie dans le Nord syrien contre les milices kurdes des YPG (Unités de protection du peuple). L’Arabie saoudite, comme la majorité des États arabes, avait alors condamné l’action d’Ankara sans toutefois apporter une aide militaire directe aux YPG. « La focalisation de Riyad sur les violations par les Turcs du droit international sans soutenir Chypre de manière matérielle découle de cette tendance », ajoute l’expert.

La rivalité turco-saoudienne concernant Chypre est par ailleurs intimement liée à la question libyenne, où les deux pays ont aussi des intérêts divergents, et se livrent quasiment une « guerre par procuration ».


(Lire aussi : Iran, Yémen, Qatar : Riyad mise sur la détente)


Livraisons d’armes

La Turquie et le Qatar coopèrent avec le GNA, tandis que l’Arabie saoudite et ses voisins égyptien et émirati soutiennent l’Armée nationale libyenne (ANL) du général Khalifa Haftar, l’homme fort de Benghazi, qui commande l’est du pays. Les parrains respectifs des deux camps leur ont également livré des armes (des drones, des véhicules blindés, des missiles…), en dépit de l’embargo de l’ONU sur la Libye. L’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats veulent à tout prix éviter un sursaut des islamistes dans le pays et semblent miser sur M. Haftar pour s’en charger. De son côté, le président turc expliquait récemment que les armes fournies par Ankara au GNA avaient permis de « rééquilibrer » la situation face aux forces de Khalifa Haftar.

Une crise avait éclaté en juillet dernier entre ce dernier et la Turquie, lorsque le général avait ordonné – après avoir essuyé plusieurs revers militaires – à ses forces de prendre pour cible les navires et intérêts turcs, d’interdire les vols depuis et vers la Turquie et d’arrêter les ressortissants turcs en Libye. Six d’entre eux avaient ainsi été capturés (puis relâchés par la suite), faisant naître la crainte d’une intervention turque directe dans le pays. « La rivalité turco-saoudienne s’est considérablement intensifiée depuis avril 2019, lorsque l’offensive de Haftar sur Tripoli a commencé », explique Samuel Ramani. « L’Arabie saoudite est susceptible d’encourager l’offensive de Haftar contre le GNA, afin de s’assurer que l’impact de l’accord d’Istanbul soit annulé, d’autant plus qu’il fait face à la pression de son proche allié, l’Égypte, pour freiner l’expansionnisme turc », estime M. Ramani.

Ankara semble de son côté bien décidé à défendre ses intérêts dans une région qui revêt une grande importance pour lui. Dans cette perspective, le président Erdogan a déclaré lundi à la télévision publique turque TRT qu’Ankara était prêt à envoyer des troupes en Libye pour soutenir le GNA, toujours en vertu de l’accord d’Istanbul. « Si la Libye formule une telle demande, nous pourrons envoyer nos personnels (militaires), surtout que nous avons conclu un accord militaire », a affirmé le reïs.


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