La jeunesse continue de descendre dans la rue contre le gouvernement du président Ivan Duque. Photo prise à Bogota, le 29 novembre. Raul Arboleda/AFP
Ils sont outrés mais manifestent dans la joie : en dix jours de manifestations, la jeunesse colombienne, celle d’après l’accord de paix avec les FARC, a fait irruption dans les rues du pays pour exiger un changement de cap du président Ivan Duque. « Ils ont peur de nous/ Parce que nous n’avons pas peur ! » lancent les jeunes protestataires qui battent le pavé depuis le 21 novembre pour exiger que M. Duque, le président de droite en poste depuis seulement 15 mois, modifie sa politique économique libérale.
Cette vague de protestation est rare en Colombie, pays de 48 millions d’habitants qui se targue d’avoir des institutions stables et démocratiques. Mais elle évolue dans un contexte régional favorable. En Équateur, au Chili et en Bolivie, des manifestations, parfois marquées par des heurts mortels entre forces de l’ordre et protestataires, ont ébranlé le pouvoir en place. En Colombie, c’est la jeunesse qui s’est emparée du flambeau, à grand renfort d’utilisation des réseaux sociaux, de méfiance généralisée à l’égard des médias traditionnels et en refusant la violence. Le pays est encore très marqué par le conflit armé qui a duré 50 ans avec l’ex-guérilla des FARC, devenue parti politique dans le sillage de l’accord de paix de 2016. « Ces 50 dernières années, nous avons été la génération de la peur. Mais eux représentent la génération de la paix. Ils n’ont plus peur parce qu’ils savent qu’ils ont des droits et ils savent se prendre en main », estime Omar Rincon, analyste à l’université privée des Andes à Bogota.
La dernière manifestation d’envergure axée sur des revendications sociales a eu lieu en 1977. 42 ans plus tard, les manifestants sont essentiellement « jeunes et étudiants », note Jorge Melo, auteur de Historia minima de Colombia. Cela saute aux yeux dans les cortèges qui sillonnent les grandes villes de Colombie depuis le 21 novembre : ils ont moins de 30 ans et appartiennent à cette génération « traversée par la guerre » qui n’avait jusqu’à maintenant fait l’objet d’aucune attention dans le débat public, relève Oscar Almario, anthropologue à l’Université nationale. Et ils embrassent des causes aussi diverses que les droits des femmes, des homosexuels, la défense de l’environnement – autant de sujets laissés de côté à l’époque du conflit avec les FARC où le débat était accaparé par l’attitude à adopter face à la guérilla : accentuation du conflit ou accord de paix ? « Les enfants de la paix et du numérique » ne veulent plus d’intermédiaire pour se faire entendre et exigent des responsables politiques des actes concrets qui aient des répercussions tangibles, souligne Omar Rincon.
Gagner du temps
Paradoxalement, ajoute-t-il, Ivan Duque, « le président le plus jeune (de l’histoire de la Colombie), qui s’est érigé en héraut de la révolution numérique, ne comprend pas ces manifestations nées de la révolution numérique ». Ivan Duque a accédé à la présidence à 42 ans. Après à peine 15 mois de présidence, une grève nationale a uni syndicats, indigènes et opposition contre sa politique le 21 novembre. En dix jours, quatre personnes sont mortes et 500 autres ont été blessées. Et le mouvement s’est mué en une contestation de faible intensité, installée dans la longue durée. Chaque jour des manifestations ont lieu à Bogota, à Cali ou à Medellin.
Les revendications sont des plus variées : pour l’application intégrale de l’accord de paix avec les FARC, pour le démantèlement d’une police antiémeute répressive, contre l’assassinat de leaders communautaires, d’ex-combattants, de défenseurs de droits humains, pour un meilleur accès à l’éducation supérieure.
En Colombie, l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine, décrocher une place dans une université publique est très compliqué et les établissements privés ont des tarifs prohibitifs qui obligent les étudiants à s’endetter. Et ceux qui gagneront plus que le salaire minimum (235 dollars) en arrivant sur le marché du travail « seront les plus chanceux », analyse Luis Carlos Reyes de l’université Javeriana. Face à la grogne, Ivan Duque a lancé un « dialogue social ». Mais il s’est réuni avec des élus avant de rencontrer les leaders du mouvement, ce qui a discrédité son initiative. La stratégie du chef de l’État, avance Ariel Avila de la Fondation Paix et Réconciliation, est de « gagner du temps, d’attendre Noël pour que le mouvement s’éteigne ».
David SALAZAR et Hector VELASCO/AFP


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