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Liban

A Khandak el-Ghamik, des femmes font entendre leur voix contre la violence

Reportage

Une marche pacifique de femmes a eu lieu samedi après-midi à Khandak el-Ghamik, dans un esprit d'unité mais non sans tensions.

02/12/2019

On pourrait écrire que, ce samedi après-midi, dans les travées de Khandak el-Ghamik, a été scellée la réconciliation du Ring à travers une formidable marche de femmes célébrant, sous une pluie de pétales de roses blanches, la belle unité libanaise. Ce ne serait pas tout à fait faux. Pas complètement vrai non plus.

Inspirées par les mères de Chiyah et d'Aïn el-Remmaneh qui ont défilé ensemble ce mercredi contre la violence, des femmes ont en effet marché ce samedi après-midi le long du Ring, d'Achrafieh jusqu'à Khandak el-Ghamik. La traversée, de trois cent mètres à peine, était pleine de symboles. En franchissant ce qui était la ligne de démarcation pendant la guerre, elles sont passées de l'est chrétien à l'ouest musulman et du même coup, d'un quartier très riche à un quartier très pauvre. Au-delà, ce qui a rendu cette manifestation particulièrement forte est qu'à Khandak el-Ghamik, où les partis Amal et Hezbollah sont très représentés, l'opinion est majoritairement hostile au mouvement de contestation né le 17 octobre. Par ailleurs, ce quartier chiite a été plus d'une fois pointé du doigt ces dernières semaines, car c'est d'ici que viendraient une partie des jeunes circulant en scooter qui ont attaqué les manifestants.

Avec des roses et des drapeaux, environ deux cents femmes de tous les âges, accompagnées de quelques hommes et même d'un prêtre, ont crié leur rejet de la guerre civile et des tensions interconfessionnelles. A l'entrée de Khandak el-Ghamik, elles ont été accueillies par une trentaine de mères de famille, pour la plupart voilées, tenant elles aussi des fleurs et des pancartes portant des messages pacifiques. Les télévisions, nombreuses, ont pu immortaliser ce moment où ces femmes venues d'horizon très différents se sont serrées dans les bras et ont dit à l'unisson leur refus de violence. « Nous sommes des mamans et nous ne voulons pas que nos enfants s'entretuent », pouvait-on entendre de part et d'autre. Autant que possible, on a évité les sujets qui fâchent et on s'est abstenu de parler politique. Mais une des mères du quartier, émue, laisse éclater sa joie : « C'est trop beau. Toutes ces fleurs, elles sont pour le Sayyed (Hassan Nasrallah) ». Autour d'elle, les sourires étaient crispés.



(Lire aussi : Un samedi de contestation sous le signe de la solidarité et de l'unité)



Comité d'accueil
Les symboles, si forts et si beaux soient-ils, ne font pas tout. Derrière les mères de famille, le comité d'accueil est également composé d'une trentaine d'hommes jeunes, vêtus de noir, les bras croisés et les sourcils froncés. « C'est quoi ce bordel ? Ils ont rien à foutre chez nous. Je ne sais pas pourquoi le raïs Berry a accepté qu'ils viennent », s'agace l'un d'eux, qui reconnaît avoir participé aux attaques des sit-in de manifestants, décrits « comme des voyous drogués qui nous bloquaient l'accès au quartier ».

Les femmes venues du côté chrétien du Ring insistent pour poursuivre la marche à l'intérieur de Khandak et scandent « Kazdoura ! Kazdoura ! » Le jeune hostile à la marche s'énerve encore plus : « Quelle balade ? Ils veulent voir quoi ? Des pauvres ? Des animaux ? C'est quoi cette histoire ? Ils ne passeront pas ! »

Même si cela n'est pas dit explicitement, le conflit de classes est très palpable. Avec sarcasme, des adolescents s'amusent à imiter ceux qui parlent en français ou en anglais. Plusieurs mères de famille du quartier tentent de négocier avec les jeunes qui bloquent la route, sans succès. Des hommes plus âgés, parmi lesquels des cadres du parti Amal, jouent les médiateurs. Youssef Kabalan, responsable local du parti, assure aux marcheuses qu'il n'y a aucune hostilité contre elles et que ce n'est qu'une question de sécurité. « On ne contrôle pas tout, on ne sait pas ce qui pourrait se passer à l'intérieur », avance-t-il. Un peu à l'écart, il explique que quelques jeunes sont très en colère et que même les anciens ne parviennent pas à les canaliser. La négociation fait rage, certaines manifestantes rebroussent chemin, d'autres s'entêtent et finissent par avoir gain de cause. Ceux qui faisaient barrage s'en vont, sans chercher à masquer leur mécontentement.



(Lire aussi : Face à la violence du Hezbollah, l’intifada libanaise doit garder son cap)



« Et si je vais à la manif, ça ne te regarde pas ! »
Un petit groupe d'une centaine de personnes s'engage dans les ruelles de Khandak. Un homme aux cheveux gris raconte qu'enfant, il venait jouer ici mais qu'il n'y est pas retourné depuis la guerre, sans qu'on sache s'il parle de celle de 1975 ou de 1958. Pour beaucoup, la visite dans le quartier est une première : on s'étonne de la qualité architecturale des immeubles ou on s'attriste de leur état de délabrement. Au balcon, des familles observent, d'autres applaudissent, agitent des drapeaux ou jettent du riz. Après un tour d'une vingtaine de minutes, tout le monde revient au point de départ. Un homme du quartier reconnaît que ça s'est beaucoup mieux passé qu'il ne l'imaginait. Une femme blonde lui répond qu'elle pensait elle aussi que « ce serait pire ».

Les manifestantes repartent sur le Ring, suivies par quelques mères de Khandak. Un homme les interpelle. « Chou ? Vous aussi vous continuez la manifestation ? » leur lance-t-il sur un ton moqueur. « Non, on va acheter de la viande ! » répond l'une d'elle avec une ironie qui laisse l'homme dubitatif. Sur un air de défi, elle ajoute : « Et si je vais à la manif, ça ne te regarde pas ! » L'homme essaie de sourire, sans y parvenir. Finalement, les femmes n'iront pas à la manif. Elles avancent jusqu'au bout de la rue puis font demi tour, avant de rentrer dans le quartier où la nuit commence à tomber. L'homme a l'air rassuré.



Lire aussi
Les femmes de Aïn el-Remmaneh et de Chiyah unies contre la violence


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Eleni Caridopoulou

Ça veut dire a la porte d'Achrafieh il y a le Hezbollah et Amal , my God.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES VOIX DE LA RAISON ET DE LA FRATERNITE CONTRE LE FANATISME DES DEUX MILICES IRANIENNES.

BOSS QUI BOSSE

Ceux qui peuvent faire la guerre ne souhaitent pas la faire.

Ceux qui n'ont pas les moyens de la faire la souhaitent de toute leur force, mais à la condition qu'elle se fasse par des "étrangers" pour leur compte.

Et il se fait que l'étranger n'a plus du tout l'envie ou le courage de s'immiscer dans nos affaires.

D'où la bienvenue de ces pacifications sous l'ombre des résistants.

Marie-Hélène

Mais quel courage ont ces femmes ,mes consoeurs ,j’en suis sidérée.

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