Samir Khatib et Saad Hariri en septembre 2018. Photo d’archives Dalati et Nohra
Plus de quarante jours après le début du mouvement contestataire et près d’un mois après sa démission, le Premier ministre sortant Saad Hariri s’est enfin décidé : il ne veut pas former la future équipe ministérielle.
Est-ce une manœuvre politique ou un pas en avant vers un gouvernement monochrome en faveur du 8 Mars ? Il est probablement encore tôt pour répondre à cette question. Mais, pour le moment, une chose semble sûre : les consultations parlementaires contraignantes auront lieu cette semaine pour désigner le nouveau Premier ministre, comme le confie une source proche de Baabda à L’Orient-Le Jour, indiquant que ces consultations pourraient se tenir vendredi ou samedi. Cela dépend de la disponibilité des députés, dans la mesure où nombre d’entre eux sont en voyage, précise-t-on de même source.
La décision de M. Hariri intervient au terme d’un long désaccord entre Baabda et le Courant patriotique libre, d’une part, et la Maison du Centre, d’autre part. Pour rappel, aussi bien la présidence que le CPL avaient accusé le Premier ministre sortant de « trahison », dans la mesure où il avait annoncé sa démission le 29 octobre dernier sans les en informer à l’avance. Plus récemment, le parti de Gebran Bassil accusait le Premier ministre sortant d’avoir mis sciemment en échec l’option Mohammad Safadi, afin qu’il soit reconduit à son poste.
Il n’en demeure pas moins que le palais de Baabda a longtemps tergiversé au sujet des consultations parlementaires contraignantes. Il s’agissait pour la présidence d’un moyen de donner à M. Hariri le temps de se décider au sujet de son retour (ou non) au Grand Sérail. À cela s’ajoute le bras de fer opposant Baabda à la Maison du Centre autour de la forme de la future équipe, la présidence et le CPL soutenus par le tandem chiite prônant un cabinet dit techno-politique, à l’heure où M. Hariri était favorable à une équipe composée de spécialistes indépendants.
Tous ces points, Saad Hariri les a détaillés dans un communiqué qu’il a publié hier pour expliquer les motifs de son retrait, tout en décochant ses flèches en direction de la présidence de la République. « Ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui formera un gouvernement qui répondrait aux aspirations des jeunes et des femmes (…) », a déclaré M. Hariri, déplorant ce qu’il a appelé « le déni chronique qui se manifestait ces dernières semaines », dans ce qui sonne comme une critique au sujet du retard mis par le chef de l’État à fixer la date des consultations parlementaires contraignantes.
« Dans le cadre de ce déni, mes positions et propositions étaient utilisées comme prétexte pour s’attacher aux manœuvres politiques, et refuser d’entendre la voix du peuple et ses demandes justes », a ajouté Saad Hariri, avant de poursuivre : « Quand je déclare que je suis favorable à un gouvernement de spécialistes, dans la mesure où il est le seul capable de sortir le pays de la crise économique, et que j’appuie plusieurs candidatures (au poste de Premier ministre), on me répond que je suis attaché au principe “Moi ou personne d’autre”. » Encore une flèche en direction de Michel Aoun, accusé d’avoir bloqué la présidentielle pendant plus de deux ans pour assurer son élection à la première magistrature.
Répondant aux propos tenus par le chef de l’État lors d’un entretien télévisé, le 12 novembre, le leader du courant du Futur a tancé ceux qui « attendent la décision de l’hésitant Saad Hariri », pour lui faire porter à tort la « responsabilité du retard mis à former le gouvernement ».
« Le chantage » du tandem chiite
Bien au-delà du bras de fer l’opposant au duopole Baabda-CPL, la décision de Saad Hariri intervient au lendemain du dangereux étalage de force auquel se sont livrés le Hezbollah et le mouvement Amal en attaquant les manifestants dans plusieurs points de Beyrouth, ainsi qu’à Tyr. Certains y ont vu un moyen de pousser M. Hariri à céder en faveur d’un cabinet techno-politique. C’est en tout cas par ce « chantage » que Moustapha Allouche, membre du bureau politique du Futur, contacté par L’Orient-Le Jour, explique la décision. « M. Hariri voulait mettre un terme au chantage de la rue », dit-il, ajoutant : « Nous savions depuis une semaine qu’il allait trancher la question. Mais les échauffourées de la rue semblent avoir accéléré sa décision. »
Concernant un règlement de la crise actuelle, M. Allouche est catégorique : « Il faut mettre sur pied un cabinet de spécialistes indépendants. » Selon lui, « Saad Hariri est toujours prêt à diriger une telle équipe, ou, du moins, à appuyer une personnalité qui serait prête à la former ».
Mais, à ce niveau, on est en droit de se poser la question suivante : que fera le parti haririen si un gouvernement dit techno-politique parvient à voir le jour ? Selon une source parlementaire du Futur, le parti accordera sa confiance à un tel cabinet mais sans y prendre part.
(Lire aussi : Échec au muscle, l'éditorial de Issa GORAIEB)
L’option Samir Khatib
Le chef de l’État se serait décidé au sujet des consultations parlementaires, après des contacts visant à conclure une entente autour du nouveau Premier ministre. Mais une source proche de la présidence confie qu’aucun substitut à M. Hariri n’est encore assuré, ou du moins appuyé par le président Aoun. Ce dernier préfère naturellement attendre l’issue des consultations parlementaires contraignantes. Mais, une chose est certaine : Baabda reste toujours attaché à un cabinet techno-politique, contrairement à la volonté du mouvement de contestation, mais aussi de la communauté internationale. D’autant qu’aussi bien Paris et Londres que Moscou semblent favorables à une équipe de spécialistes, telle que demandée par la rue.
À son tour, le CPL insiste pour un cabinet techno-politique, dans la mesure où une équipe de spécialistes ne saurait prendre des décisions à caractère politique. Assurant qu’il ne s’agit pas d’une confrontation avec Saad Hariri, une source parlementaire aouniste fait état de « sérieux contacts » avec une personnalité sunnite dans la perspective de la formation du futur cabinet, sans donner plus de détails.
D’ailleurs, des noms de candidats à la présidence du Conseil circulaient déjà hier, quelques heures après l’annonce de M. Hariri. Un nom, surtout, revenait, celui de Samir Khatib, vice-PDG de Khatib & Alami, une entreprise spécialisée dans les services de conseils en ingénierie, en design, en supervision et gestion de projets dans les secteurs du BTP et des infrastructures. Il est responsable des opérations commerciales pour le Levant et le Qatar. Auparavant, M. Khatib a été directeur pour la région Liban, Arabie saoudite et Syrie. Il est entré à Khatib & Alami en 1972. En 2012, la fille de M. Khatib, Lara, avait épousé le fils du directeur général de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim.
« J’ai été contacté par différentes parties pour que je sois chargé de former un nouveau gouvernement, vu que je suis à égale distance de tous, que je dirige une institution performante au sein de laquelle j’ai réussi en raison de mes compétences et parce que je suis un homme laïc », a déclaré M. Khatib, proche du Futur, à la chaîne MTV hier soir. « Je suis prêt a former un nouveau gouvernement, à servir le Liban dans ces circonstances exceptionnelles et essayer de sauver le pays s’il y a un consensus autour de ma personne et si les différentes parties ont l’intention de sauver le pays », a-t-il encore dit à la LBCI.
Dans certains milieux politiques, on estimait toutefois hier que l’option Khatib était mort-née dans la mesure où le Hezbollah est attaché à la reconduction de Saad Hariri à son poste.
De son côté, le bureau de presse de M. Hariri a publié un communiqué mettant en garde contre les informations selon lesquelles certains candidats au poste de Premier ministre sont proposés par le Premier ministre sortant. « Le choix de M. Hariri sera déterminé lors des consultations parlementaires et sera annoncé dans un communiqué », a précisé le bureau de presse.
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Hariri a compris les magouilles du Hezbollah et il s'est retiré de faire un nouveau gouvernement , chapeau Mr. Hariri
17 h 23, le 27 novembre 2019