Dé-dépendance

Cela faisait beaucoup trop longtemps que la célébration de la fête de l’Indépendance se résumait chez nous à un morne, un pathétique vœu pieux. Harangues patriotiques, parades militaires et hauts responsables se prêtant au défilé de personnalités et de hauts-fonctionnaires venus les congratuler pour on ne sait trop quel historique exploit : tout cela dans un pays cruellement privé des attributs les plus élémentaires de l’indépendance, qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Cette année pourtant, quelque chose a changé. Quelque chose d’énorme, d’inimaginable, d’inespéré, de miraculeux. Non point que par un coup de baguette l’État devient soudain maître de l’intégralité de son territoire ; que les responsables retrouvent soudain la dignité et le courage nécessaires pour renier leurs obédiences étrangères et qu’ils se mettent enfin à penser libanais, à gouverner libanais, rien que libanais ; ou encore qu’ils daignent enfin se préoccuper des besoins essentiels d’une population laissée à l’abandon. Le miracle d’indépendance est ailleurs, là où les dirigeants absorbés par leurs sordides intérêts ne pouvaient le soupçonner, et il leur a éclaté à la figure. A défaut d’une insurrection contre quelque puissance coloniale, classique scénario des luttes de libération, c’est par le commencement que le peuple libanais, avec une belle prescience, a choisi de commencer. Le voilà en effet qui se rebelle contre un establishment politique coupable, entre autres méfaits, d’avoir mis la République en coupe réglée, d’avoir pillé les ressources nationales : d’avoir, en un mot, carrément colonisé, du dedans, le pays, en tenant pour acquise l’apathie d’une population résignée à tout. C’est de cette dépendance atavique envers le zaïm, le clan, le parti et la communauté religieuse que les Libanais se débarrassent aujourd’hui sous nos yeux émerveillés ; et c’est bien la fin de cette dépendance qui, mieux que toutes les gesticulations et péroraisons officielles, est espérance de vie pour l’indépendance nationale. A titre d’exemple, la magnifique communion entre citoyens de toutes appartenances que donnent à voir les raz-de-marée humains de Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr, Nabatiyé, Baalbeck et Zahlé parle mille fois mieux au monde que ce projet que défendait dernièrement le président de la République à la tribune de l’ONU, et qui vise à faire de notre pays un centre international du dialogue des cultures.

Là ne s’arrête pas l’énorme discordance entre la voix de l’État et celle du peuple. Dans son message télévisé de jeudi soir, Michel Aoun a encore une fois déçu les attentes de ceux qui en attendaient quelque inédite ouverture portant à l’optimisme. Si bien que la seule nouveauté consentie en ce 22 novembre aura été la pudique discrétion des célébrations officielles. La fête, la vraie, est ailleurs, sur la place publique, et elle ne saurait être ternie par la lâche agression au cocktail Molotov perpétrée à l’aube contre le gigantesque poing fermé de la révolution. Bien au contraire, c’est à haute température que l’on fait le meilleur des aciers trempés.


Cela faisait beaucoup trop longtemps que la célébration de la fête de l’Indépendance se résumait chez nous à un morne, un pathétique vœu pieux. Harangues patriotiques, parades militaires et hauts responsables se prêtant au défilé de personnalités et de hauts-fonctionnaires venus les congratuler pour on ne sait trop quel historique exploit : tout cela dans un pays cruellement...