La contestation populaire est un droit constitutionnel ; mais de là à risquer un saut dans l’inconnu ou à faire couler la barque... Lors de ce soulèvement d’octobre 2019, cette contestation a formulé une série de revendications les plus diverses ; les unes sont justifiées, mais les autres semblent éloignées des réalités propres au Liban, à son vécu, à son historique et à son tissu social.
Prenons un exemple : la levée du secret bancaire sur les comptes des responsables est réclamée avec insistance par les manifestants pour lutter contre la corruption. Rappelons ici que la loi sur ce sujet avait été promulguée sous Camille Chamoun en 1956 à l’initiative de Raymond Eddé, qui s’était inspiré du modèle suisse (Élie Hanna, L’OLJ, 30/10/2019). Le Liban en était encore à faire son nid pour ce qui a trait à la structuration et à la consolidation de son économie. Ladite loi dynamisait ainsi le secteur bancaire en lui attirant les capitaux, ce secteur si vital pour une économie fondée sur le commerce et les services. Le pari s’est avéré gagnant puisque le pays avait alors connu une époque de prospérité.
Mais si les exigences actuelles nécessitent un réaménagement, pourquoi ne pas proposer une nouvelle loi qui dispose du fait qu’en acceptant ses fonctions tout responsable renonce au secret bancaire sur ses comptes automatiquement, sans besoin de quelque démarche que ce soit. Après tout, il est là pour servir, et les contestataires peuvent bien lui demander ce geste de bonne volonté, surtout s’il peut réduire les tensions.
Quoi qu’il en soit, cela nous donne à réfléchir sur le fait d’identifier les terrains où doit se produire la réforme et sur les moyens qui sont de nature à permettre à quelque individu de commettre des abus. Est-ce bien le confessionnalisme ou d’autres dispositions de la toile réglementaire du pays ? Que faut-il donc vraiment réformer, le mal lui-même ou l’habit dans lequel il est venu se dissimuler ?
Raisonnons d’abord par l’absurde et supposons que c’est finalement l’habit qui aurait protégé le mal que l’on veut combattre. Cette hypothèse entraîne logiquement et spontanément la question suivante : si l’habillage confessionnel cessait d’exister, ce genre d’abus deviendrait-il impossible ? Dans l’affirmative, comment se fait-il que la République ait vécu autrefois jouissant d’une économie saine, quand il y avait moins d’abus, quand on jalousait le Liban pour son label de « Suisse du Moyen-Orient »? Le confessionnalisme existait pourtant déjà.
Une vague déferlante destinée à effacer le mal peut très bien emporter avec elle aussi le cumul de biens déjà construits péniblement par les aînés de la République, dont Fouad Chéhab lui-même, grand défenseur du pacte national – ne l’oublions pas– et tellement loué pour sa droiture, son honnêteté, son désintéressement personnel, son sens de l’organisation et pour avoir été le père de l’armée et le bâtisseur des institutions. En conséquence, par l’effet de ladite vague, le confessionnalisme aura été aboli et l’on s’apercevra un tantinet trop tard que la corruption persiste. Alors ensuite, pour ressouder et reconstituer le puzzle défait, bon courage... C’est comme si un médecin diagnostiquait une inflammation de la poitrine chez un patient qui décédera quelques jours après d’une crise cardiaque.
Christian JEANBART
Master en affaires internationales
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