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Campus

À Tripoli, les livres sortent dans la rue

PROTESTATIONS

Sur la place el-Nour, une petite bibliothèque de fortune a été installée sous une tente. Une initiative spontanée qui illustre une nouvelle fois le souffle libérateur qui est en train de bouleverser l’image de cette ville pour le reste des Libanais.

16/11/2019

Il faut bien avouer que, malgré une semaine mouvementée qui a fait suite à l’intervention télévisée du président Michel Aoun mardi soir, Tripoli continue de montrer un visage exemplaire depuis le début de la révolte. La place el-Nour, où des dizaines de milliers de Libanais affluent désormais tous les jours, est devenue un gigantesque espace d’expression et de revendication au sein duquel artistes, étudiants, musiciens et intellectuels se sont illustrés. Poignante démonstration d’un peuple à la fois riche et opprimé, aspirant à la justice et à la reconnaissance sociale. Les jeunes de Tripoli ont montré qu’eux aussi avaient une voix qui valait la peine d’être écoutée.

À ce titre, Wissam Tayar, Shady Ishac, Nermine Awik, de jeunes Tripolitains soutenus par d’autre volontaires (dont plusieurs étudiants), ont pris l’initiative de monter une tente exclusivement consacrée à la lecture et à la discussion. « Nous étions frustrés après la démission de Hariri, car nous anticipions la prochaine étape sans trop savoir où aller tout en craignant que la mobilisation baisse : on a voulu faire quelque chose d’utile pour maintenir l’unité de nos concitoyens. Nous avons alors réalisé qu’un espace public de lecture et de discussion libre devenait urgent », explique Wissam Tayar. À 26 ans, cette ancienne étudiante de l’Université libanaise en linguistique anglaise affirme que de nombreuses personnes ont contribué à donner des livres, expliquant que « cela peut paraître un peu dérisoire, mais ce lieu représente beaucoup pour de nombreux Tripolitains qui trouvent ici un endroit pour discuter, s’informer, être entendu… Il faut dire que nous vivons dans une communauté conservatrice, qu’on le veuille ou non, et qu’il y a très peu d’endroits à Tripoli où trouver des livres : les rares bibliothèques qu’on trouve sont soit payantes, soit très limitées en ouvrages ».



(Lire aussi : À Tripoli, les yeux pleins d’espoir de Ala’ Abou Fakhr)



Pour la pensée libre
Wissam Tayar et ses amis ont commencé à suspendre des livres autour de petites tables et chaises, encerclées de tapis où les gens s’assoient pour lire et échanger autour de la révolution. En plus des livres (qui vont de la Constitution libanaise à 1984 de George Orwell, en passant par divers ouvrages évoquant les révolutions dans l’histoire), différents quotidiens sont aussi mis à la disposition de tous. « Nous voulons vraiment insister sur l’importance de la lecture et de l’expression à un moment aussi important pour notre pays. D’abord parce qu’il est bien plus difficile de faire un esclave de quelqu’un qui lit, et puis tout simplement parce que quelqu’un qui lit sait mieux ce qu’il veut et comment l’obtenir. Bref, il est plus conscient », rappelle cette ancienne professeure de linguistique reconvertie dans le social. « Quand on commence une révolution, je crois que la première chose à faire, c’est de briser la peur, la peur de parler, des barrières et des stéréotypes. Et justement, les livres peuvent changer une personne, et quand une personne est changée, c’est le début d’un cercle vertueux qui peut aller du personnel vers le politique. »

Et Wissam Tayar de conclure : « Ce qui se passe sur la place el-Nour depuis le début de la révolution a créé une sorte de thérapie de groupe pour tout le monde. Les gens s’expriment enfin. Avant les événements, tout le monde pensait que parler était réservé à l’élite et à ceux qui avaient étudié dans le domaine politique. Mais maintenant, les gens ont pu constater que leur présence dans la rue a eu un véritable impact, et c’est pourquoi ils ont foi dans le fait qu’ils comptent et qu’ils peuvent créer le changement. »




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