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Santé

Des méthodes de cuisson mortelles

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09/11/2019

Chaque année, 4,3 millions de personnes exposées à la pollution de l’air à l’intérieur des habitations en meurent – c’est plus que tous les décès causés par le VIH/sida, le paludisme et la tuberculose réunis. Cette pollution résulte de l’emploi de combustibles désuets – comme le bois, le charbon, les déchets agricoles et le kérosène – pour la cuisson et le réchauffement des maisons. Donc, pour que cessent ces morts qui en découlent, il suffit de proposer des solutions pour des mode de cuisson non polluants.

Pourtant, aucune initiative n’a été entreprise dans ce sens à l’échelle mondiale. En Afrique, à titre d’exemple, plus de 80 % des gens ont encore recours à la biomasse comme principale source d’énergie. Dans mon pays d’origine, la Sierra Leone (l’un des cinq pays les plus vulnérables aux changements climatiques), moins de 20 % de la population a l’électricité, tandis que 90 % d’entre elle a recours au charbon et au bois pour la cuisson des aliments. Si la tendance actuelle se maintient, les Africains utiliseront encore ces combustibles en 2050.

Il faut compter environ 4,4 milliards de dollars annuellement pour combler les besoins mondiaux en termes de cuisson propre dans les habitations – beaucoup plus de ce qu’on dispose. Bien que ce chiffre ne soit pas négligeable, il est éclipsé par les coûts de l’inaction. Outre ses effets dévastateurs sur la santé humaine – la pollution de l’air à l’intérieur des logis est le deuxième plus grand facteur de décès et d’invalidité en Afrique subsaharienne –, le recours au bois non renouvelable pour la cuisson contribue jusqu’à une gigatonne d’émissions de CO2 annuellement, soit près de 2 % des émissions totales.

Qui plus est, de tels modes de cuisson sont une source majeure de noir de carbone, le deuxième plus important contributeur aux changements climatiques après le CO2 : les matières combustibles pour la cuisson en Afrique subsaharienne comptent pour 6 % des émissions mondiales de noir de carbone. En plus des effets sur le climat, jusqu’à 34 % du bois de chauffage en Afrique subsaharienne est coupé sans égard à la pérennité de la ressource, ce qui contribue à la déforestation.

La persistance des modes archaïques de cuisson et de réchauffement représente une ponction majeure sur les économies. En Afrique subsaharienne, environ 3 % du PNB est perdu annuellement en raison de la mortalité et de la morbidité accrue par la pollution interne, de la dépense évitable sur des combustibles solides, du temps perdu à ramasser le bois et des dommages environnementaux. Les femmes et les enfants sont ceux qui en souffrent le plus.

Le fait de ne pas s’attaquer au problème ne reflète pas les technologies mal adaptées ou même les ressources insuffisantes, mais d’un manque de volonté politique. Alors que les États et les acteurs internationaux se sont employés à élargir l’accès à l’électricité, ils ont la plupart du temps mis en veilleuse les solutions de cuisson propre – comme l’usage de l’électricité produite par énergie renouvelable. Les initiatives visant la promotion de modes de cuisson non polluants ont été largement non coordonnées, circonscrites et sporadiques, avec un assentiment limité des consommateurs.

Une nouvelle initiative vise à changer cet état de fait. Le partenariat de la Banque mondiale pour le financement des réchauds écologiques, lancé en septembre lors du Sommet des Nations unies, tenu à New York, sur la lutte aux changements climatiques, mobilisera 500 millions de dollars pour aider à assurer un accès universel aux modes de cuisson écologiques d’ici à 2030. Cette initiative comprend l’expansion de la production de combustibles de cuisson non polluants, le développement de chaînes d’approvisionnement efficaces à distribuer à des milliards de personnes ainsi que le soutien de l’innovation et de la diffusion de technologies adaptées.

Pour ce faire, ce fonds s’appuiera sur les ressources de la Banque mondiale et d’autres banques de développement pour attirer les investissements du secteur privé, notamment par la création de nouvelles sources de revenus et la mise en place de mesures incitatives à l’intention des intervenant de la chaîne de valeur. Il servira aussi à développer un marché obligataire pour le secteur de la cuisson non polluante.

De plus, le fonds soutiendra une plateforme mondiale de connaissances et d’innovations, dont la Plateforme d’intervention dans les secteurs de la santé et de l’énergie, mise en place par l’Organisation mondiale du commerce, le Programme de développement de l’ONU et de la Banque mondiale, en collaboration avec les organismes de la société civile Hivos et Energia. Toutes ces initiatives permettront certainement de produire des résultats vérifiables au niveau de l’effet (comme le nombre de ménages ayant accès à des réchauds écologiques) et de l’impact (amélioration de la santé, de l’égalité des sexes et de l’environnement).

Pourtant, aussi prometteur que soit le fonds, ces objectif ne pourront être atteints sans la mise en place de stratégies cohérentes, étayées par un engagement solide et soutenu aux niveaux national, régional et international. L’Inde est un des pays qui a démontré un tel engagement.

Selon le rapport 2019 de la Banque mondiale sur les progrès énergétiques – qui étudie les progrès dans l’atteinte de l’objectif de développement durable 7 (pour assurer l’accès pour tous aux sources d’énergie abordables, fiables, durables et modernes) –, l’Inde a considérablement augmenté son taux d’électrification, de 50 % en 1994 à 93 % en 2017. Le taux d’accès aux réchauds écologiques demeure bien inférieur – 45 % en 2017 –, mais constitue néanmoins un progrès important car il a doublé depuis l’an 2000. Et la proportion de la population utilisant des matériaux de biomasse pour la cuisson a chuté de 64 % en 2010 à 59 % en 2015.

Cette évolution s’est déroulée en partie en raison d’un meilleur accès au gaz de pétrole liquéfié. En 2016, l’Inde est devenue le troisième gros importateur dans le monde de gaz de pétrole liquéfié, après la Chine et le Japon. Cette année, le gouvernement indien a également lancé le programme Pradhan Mantri Ujjwala Yojana, dont l’objectif pour 2019 est d’assurer un accès à cette source d’énergie à 50 millions de ménages vivant sous le seuil de pauvreté. L’année dernière, l’Inde a déjà dépassé cet objectif et a élargi le mécanisme pour couvrir 80 millions de familles. D’autres pays, comme le Cambodge et l’Indonésie, ont également réalisé des progrès considérables dans l’élargissement de l’accès au gaz de pétrole liquéfié et à d’autres combustibles de cuisson non polluants.

Aujourd’hui, il est impératif de tirer parti de ces acquis, tout en adaptant les stratégies réalisées dans ce cadre à d’autres contextes, particulièrement en Afrique. À cette fin, l’ONU doit donner le ton en promouvant une démarche multipartite menée par des partenariats bien établis entre les secteurs public et privé. Une telle stratégie a déjà donné des résultats probants, mobilisant des milliards de dollars en investissements dans des énergies renouvelables et des technologies écoénergétiques. Elles peuvent réussir de nouveau et sauver des millions de personnes dans le processus.

© Project Syndicate 2019. Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier.

* Kandeh K. Yumkella, ancien sous-secrétaire général des Nations unies et président du Programme d’efficacité énergétique de l’ONU, est le directeur général fondateur et représentant spécial du secrétaire général de l’association l’Énergie durable pour tous. Il est actuellement membre du Parlement de la Sierra Leone et du Parlement panafricain.

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