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Culture

Les sanglots longs des violons dans le tumulte révolutionnaire

Initiatives

Ribal Molaeb et Ihab Jamal, deux jeunes musiciens (altiste et violoniste), pas encore trentenaires, l’instrument de l’errance niché au creux de l’épaule, font leur révolution. Non avec des mots véhéments ou les gestes scandés de la victoire, mais avec des notes de musique lancées comme de pacifiques et luminescentes bulles en l’air.

08/11/2019

Hors frontières du pays du Cèdre ou dans la solitude en ruine fumante de l’ancien Grand Théâtre du centre-ville, l’alto et le violon, en longs sanglots ou cascades de joie, s’unissent au concert de la foule déchaînée exigeant transparence, compétence, probité, intégrité et honnêteté...

Dans un pays qui donne si peu ou presque rien à ses citoyens, les deux jeunes musiciens aux abords de leurs vingt-sept printemps ont été très vite repérés, pour leur talent précoce, par maestro Daniel Barenboim et ont fait presque le tour du monde avec l’orchestre West-Eastern Divan sous la houlette de l’illustre musicien. Toutes les portes se sont ouvertes aux deux jeunes prodiges sauf celles de leur terre d’origine, le Liban, où le système culturel est en partie étouffé et asservi par le carcan politique pourri.

Devant la houle populaire, d’un sidérant pacifisme et civisme, dans une terre pourtant reine de l’incivilité, qui sévit au plus profond d’une nation, ils ne pouvaient qu’adhérer, en toute fougue de la jeunesse, par tempérament aussi, et ce n’est que naturel et justice, à ce mouvement de masse libératoire, pour une aurore nouvelle et des lendemains qui chantent.

De l’étranger, plus précisément de Zurich où il est actuellement, après avoir vécu huit ans à Vienne, Ribal Molaeb – dont le dernier CD (Brahms, Hindemith et Reger) attend toujours son lancement au Liban, tandis que hors frontières, en Europe, il est déjà dans les bacs, fêté, applaudi et objet de multiples concerts – vient se joindre spontanément aux voix en colère au Liban qui s’élèvent et s’enflent sans discontinuer en vagues mugissantes.

Sur les réseaux sociaux, le jeune musicien a lancé une composition, une ode méditative à la révolution, avec de flamboyantes images tirées des remous sociaux depuis le 17 octobre. Sur des paroles, triées au volet, en langue arabe, de Gebran Khalil Gebran dont l’intemporalité, l’actualité et la sagesse sont toujours saisissantes. Notamment, entre autres, ces phrases : « Je suis seul en cette terre, mais je pense constamment à une patrie féerique que je ne connais pas... Le changement c’est comme la guérison, ça nécessite du temps. » La musique que le jeune altiste a signée est une harmonie mystique dissymétrique faite pour un alto conjuguant habilement tons grinçants, confusion, incertitude, peur et espoir…


(Lire aussi : Le poing d’honneur de Tarek Chehab)


Bach et Paganini dans les ruines du Grand Opéra du centre-ville…
De son côté, Ihab Jamal, qui vole ce soir vers le Koweït pour une commande musicale, armé de son seul violon et accompagné d’un ami photographe, Karim Kawkab, a forcé les portes branlantes mais quand même hermétiquement fermées du Grand Théâtre de Beyrouth désert. Grand Théâtre au toit troué et aux structures déglinguées où dorment la poussière, un bric-à-brac abandonné, une ferraille oxydée et les ruines noircies par le temps…

Pourquoi cette effraction d’un lieu où vivent sans doute les rats, les araignées et les souvenirs des soirées fastes d’antan ? Et le jeune musicien d’expliquer : « Moi qui ai eu accès aux plus belles salles au monde (La Scala, Albert Hall et j’en passe), ici dans mon pays, on n’a droit qu’à des espaces dans les églises ou de petites salles à l’acoustique douteuse… Alors j’ai voulu dépasser ces frustrations, prendre ma revanche et jouer avec mon violon dans un lieu prestigieux, différent, et crier ma révolte de ne jamais obtenir ce qu’on est en droit d’attendre à juste titre d’une vie, d’un pays, même si ce lieu décrépi, totalement une épave, est actuellement en loques et en lambeaux… Il y avait les rayons du soleil qui filtraient du trou béant du plafond et cela faisait une aire de lumière qui m’éclairait pour faire vibrer davantage l’archet et les cordes de mon violon ! C’était exaltant, magique et féerique.

Jamais pour moi la partition d’une sonate de Bach ou le Caprice de Paganini n’ont résonné aussi bien. Même si j’ai joué seul. Et pour moi. Je m’attendais à ce qu’un public entende ces sonorités et vienne me rejoindre. Hélas cela n’a pas eu lieu! Mais peu importe, le message de ce singulier moment, incarnation d’un acte contre le pouvoir établi, contre son silence et sa surdité, a passé. Car la musique peut tout dire et en jouer avec autant d’euphorie et d’émotion dans cet endroit désaffecté est déjà une victoire en soi, un geste de résistance, de présence, d’insubordination, de résilience et de libération… »


Vidéo réalisée par Karim Kawkab





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Zaarour Beatriz

Ma grande admiration et mon énorme bravo a ces deux talents libanais "cachés" ailleus où leurs génie est apprécié, applaudi et encouragé!!! Ils méritent les remerciements et devraient être invités à se produire au Liban, non pas à cet endroit où un rayon de soleil écaire par un plafond troué, mais dans la salle décente et avec l'orchestre national!Est-ce qu'il y a quelqu'un/une à l'écoute? Je le souhaite et je l'espère! Car ces jeunes talents seraient appréciés à leur juste valeur et les amateurs de bonne musique en seraient raâvis de les écouter et les voir interpréter de très belles partitions!! Bravo encore à Ihab et Ribal, bon courage et bonne chance!!

Agenor

« Il y avait les rayons du soleil qui filtraient du trou béant du plafond et cela faisait une aire de lumière qui m’éclairait pour faire vibrer davantage l’archet et les cordes de mon violon ! C’était exaltant, magique et féerique.

Jamais pour moi la partition d’une sonate de Bach ou le Caprice de Paganini n’ont résonné aussi bien. Même si j’ai joué seul. Et pour moi. Je m’attendais à ce qu’un public entende ces sonorités et vienne me rejoindre. Hélas cela n’a pas eu lieu! »

Les mots d’Ihab Jamal en disent long sur la sensibilité de l’artiste et poète qu’il est. Son action, qui a été de jouer à cet endroit particulier, sans même un tout petit public, montre son esprit libre.

Quel dommage pour moi et pour les nombreux mélomanes qui auraient été ravis de vous écouter, Ihab.

Comme j’aurais aimé passer par là, m’arrêter quelques instants pour bien me rendre compte d’où vient cette musique de Bach ou de Paganini et entrer ensuite dans cet édifice décrépi, vieux témoin de la haine entre frères ennemis, pour vous écouter jouer la beauté dans un lieu de laideur, sous une coupole de lumière formée par les rayons du soleil d’octobre.

Eddy

Bravo!
J'admire.

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