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Moyen Orient et Monde

Mossoul la sunnite convoitée par les chiites ?

Irak

L’institution en charge des biens religieux chiites a pris le contrôle de dizaines de terres. De quoi créer la controverse dans cette métropole sunnite conservatrice.

08/11/2019

Face au célèbre sanctuaire de Nabi Younès, à jamais amputé au sommet de la butte « al-Tawba », le tumulte du marché se mêle aux trilles de klaxons et aux autres bruits de la ville. Ouvert après la guerre, ce bazar installé en bord d’avenue est peu à peu devenu l’un des endroits les plus animés de Mossoul. L’un des plus controversés aussi. Depuis plus d’un an, ce lieu appartient à l’institution en charge des biens religieux chiites en Irak. Une acquisition rare dans la plus grosse métropole sunnite du pays. Et une provocation pour beaucoup d’habitants.

« Les chiites profitent des années difficiles de l’après-guerre pour mettre le grappin sur des dizaines de terres dans la ville », lance Saddam*, un pharmacien installé dans l’une des échoppes du marché couvert. Accoudé à son comptoir, il baisse la voix lorsque des clients poussent la porte de son commerce. Il sait le sujet sensible. « Il y a environ deux ans, lorsque ce parking est devenu un marché, des hommes sont arrivés et nous ont dit qu’ils étaient les nouveaux propriétaires du lieu. Ils nous ont montré les papiers d’acquisition, tamponnés par le fonds de dotation chiite. Ça a été un choc pour beaucoup d’entre nous, mais, vu notre situation, on préfère travailler plutôt que de plier bagage. »

À quelques mètres du modeste établissement de Saddam, le bureau du propriétaire des lieux reste clos. « Il vient de temps en temps, mais évite les médias », prévient le jeune homme, sourire en coin. De l’extérieur, il est possible de distinguer une salle étroite, meublée a minima, presque austère. Rien n’indique que cette propriété appartient désormais au fonds de dotation chiite. Ni aux murs ni sur le bureau, où seul figure le nom du gérant : Sayed Adnan. Contacté par téléphone, cet habitant originaire de Mossoul préfère rester succinct : « L’endroit était un ancien cimetière Shabak, dont la majorité de cette communauté est chiite, et peu importe le propriétaire, ce lieu profite avant tout aux habitants. »



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Waqf chiite vs waqf sunnite
En deux ans à Mossoul, des dizaines d’endroits comme celui-ci sont tombés sous la férule de l’organe chiite en charge des biens religieux (le waqf chiite). Selon des documents officiels, que L’Orient-Le Jour a pu se procurer, il s’agit en grande majorité de sanctuaires, de résidences de descendants de Mahomet, selon la communauté croyante, ou de commerces adjacents. Des biens que les dignitaires chiites affirment revendiquer depuis des années, mais que le fonds de dotation sunnite leur refuse, ne reconnaissant aucun patrimoine de cette branche de l’islam à l’intérieur de la ville.

La dispute est connue et subsiste depuis des années en Irak. Elle trouve ses racines dans l’après-2003, lorsque l’État irakien s’effondre et que les institutions sont repensées. À cette époque, trois fondations liées à des confessions différentes (sunnite, chiite et non musulmane) remplacent le ministère en charge des biens religieux conçu sous le régime baassiste. L’ensemble des biens musulmans et non musulmans sont répartis entre les communautés et certains lieux disputés deviennent rapidement des points d’achoppement.

Mossoul en fait partie. Dirigée par des musulmans depuis la conquête du calife Omar, la région est considérée comme l’un des grands centres sunnites de l’Irak. « Cette région était une province ottomane pendant quatre siècles, au cours desquels de nombreux administrateurs, religieux et militaires locaux ont été formés à Istanbul. Des notables qui ont d’ailleurs joué un rôle fondamental dans la formation de l’État irakien en 1921 », rappelle Myriam Benraad, politologue et spécialiste du monde arabe. Un siècle plus tard, ce cœur sunnite peine pourtant à battre en Irak. Et beaucoup d’habitants accusent l’institution chiite de prospérer ainsi à la faveur de la guerre qui a sapé la ville.

Pour Ali al-Rubaï, porte-parole du fonds de dotation chiite à Bagdad, ces allégations restent infondées. Si l’institution chiite a pris le contrôle de ces lieux à Mossoul, c’est grâce à un retour de la sécurité, dit-il. « La ville n’a jamais été sous contrôle avant 2017. Depuis, l’armée et les forces de mobilisation populaire ont permis un retour à l’ordre et un respect des lois. » Cette coalition de groupes armés, dominés par des bataillons proches de l’Iran, est présente à Mossoul depuis la fin de la guerre. Plusieurs unités s’y sont installées de manière pérenne, malgré les critiques des habitants qui les accusent d’exactions à l’encontre de la population locale.

Le récent contrôle de terres à Mossoul est l’un des gains substantiels de leur implantation, selon Myriam Benraad. « Les milices chiites les plus conservatrices sont restées à Mossoul et sont devenues des pièces maîtresses dans la bataille pour le champ religieux. » Leur marge de manœuvre demeure pourtant limitée à Mossoul selon la chercheuse : « La ville étant historiquement et traditionnellement sunnite, il est très difficile d’imaginer par exemple un changement de population, comme cela a pu être le cas dans certains villages et quartiers du sud de l’Irak, ou même plus récemment dans la région de Diyala. »



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Baroud d’honneur
C’est pourtant ce que craignent les hauts responsables de l’institution sunnite à Ninive. « Ils veulent profiter de la période de reconstruction pour attirer les chiites à s’installer ici », s’insurge ainsi Abou Bakr al-Kanaan, le directeur du waqf sunnite de la ville. Pansu, le crâne dégarni, il prend des airs graves et une voix assurée pour parler de la dispute en cours. « Nous avons perdu la quasi-totalité de nos preuves légales pendant la guerre contre l’État islamique, mais tout le monde sait que ces biens nous appartiennent depuis des dizaines d’années ! »

Pour reprendre le contrôle de ces terres, Abou Bakr al-Kanaan a intenté de nombreux recours en justice contre le fonds de dotation chiite. Il a également envoyé des lettres au gouvernement irakien et au corps sécuritaire, consultées par L’Orient-Le Jour, où il demande l’intervention des autorités dans cette affaire. Sans succès. Ce haut dignitaire sunnite ne baissera jamais les bras, dit-il, mais parle déjà de cette dispute comme un baroud d’honneur, les épaules basses. « Quel pouvoir avons-nous sur le gouvernement central ? Les sunnites ne peuvent rien obtenir de Bagdad, c’est une réalité. »

Un sentiment de marginalisation courant parmi la communauté sunnite en Irak, qui explique d’ailleurs, en partie seulement, le peu d’engouement dans ces régions pour la contestation en cours à Bagdad et dans le sud du pays. À long terme, ce sentiment pourrait pourtant creuser les fractures communautaires et rouvrir les anciennes plaies des conflits sectaires. Lassés de n’avoir aucune mainmise sur les leviers politiques et sécuritaires du pays, beaucoup d’habitants avaient rejoint les rangs jihadistes au cours des deux dernières décennies. « Une fois encore, ces récents événements risquent de favoriser le retour de groupes comme l’État islamique, car des habitants y verront l’unique réponse face à l’implantation des éléments chiites à Mossoul », affirme Myriam Benraad. Une analyse partagée par Saddam et la plupart des vendeurs du marché de Mossoul. Tous, prédisent aujourd’hui un retour de l’histoire comme une évidence, sinon une fatalité.

*Les prénoms ont été changés.


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HIJAZI ABDULRAHIM

Vous oubliez de préciser madame que des israéliens d'origine irakienne,sont déjà revenus à Mossoul, pour "aider" les kurdes et ont acheté beaucoup de terre et des biens.... Votre enquête serait bien plus intéressante si vous fouiner un peu plus.... Inutile de chercher la confrontation sunnite chiite.... C'est du réchauffé....

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