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Parcours

Michel Eddé, incarnation d’un humanisme politique libanais


Michel el-Khoury, Fouad Boutros (décédé en 2016) et Michel Eddé, trois éminents représentants d’une génération d’hommes politiques d’une autre trempe. ©Famille Eddé

Des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt-dix, Michel Eddé occupe divers postes ministériels. Il y déploie une autorité et un savoir-faire certains qui laisseront des empreintes positives. On a coutume de citer, entre autres, l’ouverture téléphonique du Liban sur le monde avec l’installation du câble sous-marin Beyrouth-Marseille ; la défense (ou la tentative acharnée de défense) des vieilles demeures beyrouthines et du patrimoine architectural, à une époque où la ville est livrée aux promoteurs immobiliers ; et la politique restrictive en matière d’octroi de permis de création de nouvelles universités, destinée à maintenir le niveau élevé des diplômes libanais.

Pourtant, c’est ailleurs que l’on situe la vraie valeur ajoutée qu’a représentée tout au long de sa carrière politique l’homme d’État que le Liban vient de perdre : un homme de foi et d’ouverture, de croyance et de modération ; un homme de dialogue, rompu à l’exercice du respect d’autrui, alors même qu’il est profondément attaché à ses racines et son identité libanaise, chrétienne, maronite, beyrouthine…


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Héritier d’une des familles patriciennes les plus influentes du Liban contemporain, il est cependant très difficile à enfermer, d’emblée, dans un ensemble ou un schéma particulier. Sa naissance, son parcours auraient pu faire de lui un pur produit de ce qu’on appelait « le maronitisme politique ». Son ouverture sur les milieux politiques les plus divers, et notamment sur la gauche libanaise, lui vaudra au contraire d’être affublé à une époque du surnom de « maronite rouge ».

Michel Eddé, l’authentique Beyrouthin, sera tout au long de sa carrière l’un des défenseurs les plus ardents – les plus intelligents aussi – du vivre-ensemble et de la convivialité à la libanaise. Dans ce registre, il s’illustre d’autant plus remarquablement et paradoxalement qu’il n’éprouve jamais de complexe à afficher le plus fièrement du monde sa foi.

Il y a quelques années, il racontait en riant qu’après la construction de l’immense mosquée al-Amine, place des Martyrs, en 2004, il avait « menacé », mi-figue, mi-raisin, ses amis musulmans d’engager des travaux pour allonger le campanile de la cathédrale Saint-Georges des maronites, afin que sa croix soit plus haute que les minarets de la mosquée voisine. Il faut savoir que cette cathédrale avait été construite au XIXe siècle grâce à des donations de ses deux grands-pères, Michel effendi Eddé et Antoun bey Malhamé. Des années plus tard, les travaux seront effectivement menés et un campanile de 70 mètres de haut, surmonté d’une belle croix, est érigé. Sauf que la tour est aujourd’hui exactement à la même hauteur que les minarets…


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La lignée de Chiha
Fin connaisseur des équilibres délicats qui façonnent le pays du Cèdre, Michel Eddé sait qu’en attendant que la société libanaise évolue dans un sens lui permettant un jour d’édifier un État véritablement civil – ce qu’elle est peut-être en train de faire aujourd’hui –, elle reste pour le moment une addition d’identités appelées à se respecter mutuellement pour pouvoir non seulement vivre côte à côte en paix, mais aussi être partenaires dans un projet commun.

Voilà pourquoi, tout défenseur du système de quotas communautaires qu’il est, il ne s’aventure jamais, contrairement à nombre de ses contemporains, dans les eaux troubles du discours identitaire et populiste, ce discours par lequel ses auteurs cherchent à se faire une popularité en flattant l’instinct grégaire de leurs coreligionnaires et en définissant leur identité toujours par opposition aux autres, à l’autre…


(Lire aussi : Jeddo, l'édito de Michel HELOU, directeur exécutif de L'Orient-Le Jour)


En cela, Michel Eddé s’inscrit parfaitement dans la lignée de penseurs tels que Michel Chiha qui, tout en se faisant les hérauts de la « formule libanaise », à savoir l’aménagement dans le cadre institutionnel d’une place pour les communautés, à travers ce qu’on appelle le confessionnalisme politique, ont su élever ce concept au-dessus des contingences égoïstes des uns et des autres, en discernant son caractère éminemment civilisé, ouvert et même démocratique. En ce sens, il est l’un des derniers représentants de cette école incarnant un humanisme libanais, aussi éloigné des idéologies extrêmes d’autrefois que de l’identitarisme étriqué d’aujourd’hui, tout en assumant bien sûr un certain conservatisme.

Pour Michel Eddé, tout comme pour son aîné qui se trouvait être le fondateur du journal Le Jour, le confessionnalisme politique n’est pas le problème du Liban, il est au contraire le remède au problème confessionnel, en ce sens qu’il est conçu précisément pour neutraliser les conflits intercommunautaires et permettre à la démocratie parlementaire de s’épanouir. Mais c’est la pratique de la politique depuis la création de l’État libanais qui a dévoyé le confessionnalisme politique tel qu’il avait été conçu par les pères de la Constitution libanaise.

Figure jugée sympathique par une grande partie de l’opinion, grâce à un physique débonnaire, une générosité jamais démentie, des amitiés nombreuses qui transcendent toutes les frontières et un sens de l’humour inné, sans oublier un penchant naturel pour la bonne chère, Michel Eddé fait longtemps figure de présidentiable « sérieux ». S’il n’accède jamais à la magistrature suprême, ce n’est peut-être pas l’effet du hasard. Il doit certainement s’y être préparé à quelques reprises, mais pas au point de transiger sur un certain nombre de principes rien que pour y arriver.



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Des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt-dix, Michel Eddé occupe divers postes ministériels. Il y déploie une autorité et un savoir-faire certains qui laisseront des empreintes positives. On a coutume de citer, entre autres, l’ouverture téléphonique du Liban sur le monde avec l’installation du câble sous-marin Beyrouth-Marseille ; la défense (ou la tentative acharnée...

commentaires (1)

Que son âme, par la grâce de Dieu, repose en paix. Comme beaucoup d’autres, j’ai connu et admiré Michel Eddé. Il aimait à dire et à répéter qu’il avait fait son stage d’avocat en même temps que Feu, René Mouawad, 2 maronites croyants et ouverts aux autres, chez Abdallah El Yafi, le sunnite. Sûrement, c’était un homme de foi et d’ouverture, de croyance et de modération ; un homme de dialogue.

Aref El Yafi

09 h 29, le 05 novembre 2019

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Commentaires (1)

  • Que son âme, par la grâce de Dieu, repose en paix. Comme beaucoup d’autres, j’ai connu et admiré Michel Eddé. Il aimait à dire et à répéter qu’il avait fait son stage d’avocat en même temps que Feu, René Mouawad, 2 maronites croyants et ouverts aux autres, chez Abdallah El Yafi, le sunnite. Sûrement, c’était un homme de foi et d’ouverture, de croyance et de modération ; un homme de dialogue.

    Aref El Yafi

    09 h 29, le 05 novembre 2019