Jeddo

Michel Eddé s’en va en ces heures où naît peut-être le Liban pour lequel il s’est battu toute sa vie. « Le Liban, ce n’est pas la cohabitation. Le Liban, c’est le vivre-ensemble », lançait-il comme un ordre, le regard fervent. Il avait l’art de penser, charmer et convaincre en même temps.

Dense et pleine de rebondissements, la vie qu’il aura menée ressemble aux histoires qu’il aimait raconter, quand, tenant en haleine les assemblées conquises par sa verve, il alternait humour et gravité dans un jeu d’acteur flamboyant.

Michel Eddé nous laisse un héritage ardent, et d’autant plus précieux que la terre sur laquelle il a bâti son édifice a connu nombre de déracinements et cherche plus que jamais les clés de son avenir dans son passé.

C’est avant tout sa stature d’homme d’État que l’on retiendra. Avocat de formation, éduqué à la chose publique par Michel Chiha, ministre au sein de plusieurs gouvernements entre 1966 et 1998, pressenti plusieurs fois pour accéder à la magistrature suprême, Michel Eddé aura consacré une bonne partie de sa vie au service du Liban, en temps de paix comme de guerre. Refusant d’adhérer à un parti, il défendra une vision où les institutions sont garantes de l’intégrité du pays et de l’égalité entre les citoyens. Excluant catégoriquement de prendre les armes durant la guerre civile, il défendra sans faiblir la primauté du dialogue sur les options militaires.

Plus encore que par sa vision de l’État, c’est par sa connaissance du peuple libanais que Michel Eddé a marqué la vie politique. Homme de la tolérance et du consensus, sa capacité à traiter avec tout le monde pouvait désarçonner, mais elle le dotait d’une formidable aptitude à comprendre les communautés, voire à se mettre dans la peau de l’autre, à saisir les appréhensions et les attentes de chacun. Dans la droite lignée du pacte de 1943, il érigeait en principe suprême l’équilibre entre les « minorités associées » du tissu libanais.

Cette ouverture inhérente à son mode de pensée faisait de Michel Eddé – le maronite par excellence – non pas l’homme d’une communauté, mais celui de toutes les communautés. Viscéralement attaché aux rites, à la culture et surtout à la présence des chrétiens en Orient, il ne pouvait concevoir celle-ci qu’à travers la coexistence de toutes les composantes de la société libanaise.

Sa culture chrétienne, Michel Eddé l’exprimait aussi à travers une générosité sans limites et une étonnante faculté d’empathie : le message du Christ a toujours été, selon lui, un appel à l’amour du prochain et à l’aide aux plus pauvres – « Jésus était le premier des communistes », affirmait-il avec sa fougue habituelle. Cet attachement à la dignité humaine couplé à un engagement caritatif fort lui a valu le surnom de « maronite rouge », qu’il acceptait avec un brin de fierté. Et lorsqu’il évoquait son parcours chez les pères jésuites, il disait aussi avec le sourire de celui qui sait qu’il exagère : « J’ai failli rentrer dans les ordres ! »

Michel Eddé avait un message à faire passer. Et en digne fils de la tradition orientale, il le transmettait avant tout par la parole, avec un humour décapant. Il savait capter l’attention comme personne : intéressait par une anecdote, déclenchait le rire avec un trait d’esprit, un jeu de mots, fascinait par un récit historique, puis revenait au présent pour verser une larme sur la condition du fellah palestinien, expulsé de sa terre lors de la guerre des Six-Jours.

Pour nous, ses petits-enfants, le conteur qu’il était fut à la fois un pilier et une fenêtre ouverte. Une raison d’être sérieux et de ne pas se prendre au sérieux. Il nous donnait le sens de la famille et le goût de l’imaginaire.

Homme aux multiples passions, il collectionnait les objets avec appétit, ce même appétit qu’il déployait lors de festins partagés avec ses invités. Monnaies grecques, tapis persans, livres sur l’histoire de la Palestine ou l’humour juif, art asiatique, masques africains, chacune de ses passions ouvrait une porte sur sa personnalité et un univers d’histoires plus romanesques les unes que les autres.

Pour nous à L’Orient-Le Jour, Michel Eddé a représenté bien plus qu’un homme politique, aussi influent soit-il. Héritier de Chiha, proche de Ghassan Tuéni, féru de lecture et amoureux de langue française, il se présente comme repreneur en 1990, sauvant le journal de la faillite. Trente ans durant à la tête du quotidien, outre la figure de mentor et de gardien de la pérennité de l’institution, Michel Eddé a su préserver une valeur qui lui était chère : la liberté. Son goût pour le débat d’idées, ses talents de provocateur, ses prises de position à contre-courant : cette indépendance, il l’a non seulement permise, mais nourrie, au sein du journal. Ses relations avec la rédaction mélangeaient professionnalisme, désaccords, affection paternelle et liberté de ton dans les deux sens. Au point qu’il se faisait une coquette fierté, en Conseil des ministres, d’évoquer son impuissance quant à dicter la ligne éditoriale de son journal. Financièrement, il imposa une diète à tous les actionnaires du groupe, exigeant leur soutien dans les heures difficiles et refusant de verser « ne serait-ce qu’un jeton de présence » lors des années fastes.

Jeddo, ces derniers jours, tu observais les événements avec inquiétude. Sois rassuré : ce réveil est celui que tu attends depuis toujours. Il est le moment où l’équilibre devient unité, où le « vivre avec » devient « vivre ensemble ». Sois fier de ton journal, de ton peuple, de ta patrie. De ta nation, enfin.

Que nous laisses-tu de plus précieux de ton passage sur terre ? Peut-être le goût de la vie, diront ceux qui t’ont bien connu. Cet appétit, cette curiosité, cet émerveillement permanent devant les plus simples expressions de la création. La vie en ce qu’elle a de plus imprévisible, de moins figé, de plus excitant. La vie comme terrain de jeu dont les Graal seraient ceux du bonheur tel que tu le concevais : une allégresse sans satiété et une satisfaction sans orgueil. Tu étais le champion de l’improvisation, et quand tu jouais, tu étais celui qui prenait le plus de risques au poker de la vie. Quand le soir venait, tu t’adressais au Seigneur. Tu mettais de côté tes certitudes pour reprendre la condition du croyant qui, se sachant faillible, demande à son Père la rémission. Tu avais peut-être des écarts à te faire pardonner, mais si peu face à tout ce que nous te devons.

*Directeur exécutif de « L’Orient-Le Jour »


Michel Eddé s’en va en ces heures où naît peut-être le Liban pour lequel il s’est battu toute sa vie. « Le Liban, ce n’est pas la cohabitation. Le Liban, c’est le vivre-ensemble », lançait-il comme un ordre, le regard fervent. Il avait l’art de penser, charmer et convaincre en même temps.

Dense et pleine de rebondissements, la vie qu’il aura menée...

commentaires (4)

Michel Helou, il semble que "la pomme tombe sous le pommier" (proverbe grec), et tu sembles bien parti pour continuer, à travers ce journal, le parcours du "vivre ensemble" tracé par ton Jeddo. Courage.

Joe Hatem

08 h 33, le 05 novembre 2019

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Commentaires (4)

  • Michel Helou, il semble que "la pomme tombe sous le pommier" (proverbe grec), et tu sembles bien parti pour continuer, à travers ce journal, le parcours du "vivre ensemble" tracé par ton Jeddo. Courage.

    Joe Hatem

    08 h 33, le 05 novembre 2019

  • Merci à Michel Hélou pour ce magnifique témoignage d 'amour, d' admiration , de fierté pour son Jeddo , avec tant de subtilité, d 'intelligence...et de générosité ...pour ce Grand Homme .

    Davoust Rima

    13 h 52, le 04 novembre 2019

  • Jeddo oui du ciel prie pour sauver le Liban , comme tu as pu sauver sur terre ton journal qui restera le bel écho de la presse libanaise.

    Antoine Sabbagha

    08 h 44, le 04 novembre 2019

  • Avocat de formation, éduqué à la chose publique par Michel Chiha, ministre au sein de plusieurs gouvernements entre 1966 et 1998, pressenti plusieurs fois pour accéder à la magistrature suprême, CHER MICHEL EDDE C'EST QUAND DES ETRES LIBANAIS COMME TOI S'EN VONT QU'ON VOIS TRES CLAIREMENT LA NULLITE DE LA CLASSE DE MINISTRES ET DE DIRIGEANTS QUE NOUS AVONS AUJOURDH'UI REPOSE EN PAIX LE LIBAN A COMMENCE SA REVOLUTION ET TON JOURNAL EST DEBOUT ET PERSEVERANT A DIEU GRAND HOMME LIBANAIS

    LA VERITE

    01 h 17, le 04 novembre 2019