X

Liban

Chasse aux oiseaux migrateurs : un constat mitigé, mais les mauvaises pratiques ont la vie dure

Chasse

Avec les experts du « Committee Against Bird Slaughter », un bilan détaillé de la chasse au Liban montre que les profils de chasseurs varient et que les solutions adaptées existent.

09/10/2019

C’est dans l’unique hôtel du beau village de Ghiné, une localité éloignée du Kesrouan, que les experts de l’organisation internationale basée en Allemagne « Committee Against Bird Slaughter » (CABS) ont installé leur quartier général. « Nous nous sommes installés ici parce que la région d’Eghbé et de Chahtoul (deux villages à proximité) était connue pour être un goulet où les oiseaux migrateurs prennent progressivement de la hauteur après s’être reposés à Jabal Moussa (réserve de la biosphère), ce qui en fait des proies faciles pour les braconniers », expliquent à L’Orient-Le Jour Tolga Temube et Filippo Bamberghi, de CABS.

En trois semaines de présence au Liban (pour la troisième année consécutive), les équipes de l’organisation ont effectué des dizaines d’opérations dans différentes régions où la chasse illégale est toujours notoirement pratiquée. Des opérations menées avec leurs partenaires libanais, la Société de protection de la nature au Liban (SPNL), l’Association pour la conservation des oiseaux au Liban (ABCL) et le Centre de la chasse durable au Moyen-Orient (MESHC).

Le Liban, corridor important de migration, a un lourd passif en matière de chasse illégale avec une estimation de plus de deux millions d’oiseaux tués par an (selon Bird Life International), dont beaucoup d’espèces protégées en Europe. Pour l’année 2019, le bilan est mitigé : si des améliorations sont constatées en certains endroits en raison des efforts de sensibilisation et des arrestations de braconniers, les mauvaises pratiques ont toujours la vie dure. « Eghbé est relativement une success story, affirment les deux militants. Le nombre d’oiseaux tués ici a drastiquement baissé en raison des campagnes de sensibilisation. Mais les exceptions demeurent : nous avons recensé en une journée sept aigles tués (c’est la pointe de leur migration actuellement) ainsi que d’autres rapaces. Selon les standards européens, cela suffit pour être considéré comme un massacre. Mais tout compte fait, au Liban, les chiffres ont baissé. »

Dans un communiqué, CABS estime en effet que la chasse d’oiseaux à Eghbé a chuté de 75 % cet automne par rapport aux saisons passées. Et c’est cette région qu’ont choisi de visiter hier, sur invitation des organisations, le ministre de l’Environnement, Fady Jreissati, et les ambassadeurs d’Allemagne et de Pologne, ainsi que des représentants de l’ambassade de France et de la Commission de l’Union européenne au Liban.


(Lire aussi : Chadi Kachi, un activiste dévoué à la cause des oiseaux)

Différentes régions, différents profils

Le travail effectué par CABS et ses partenaires au Liban aura permis de réaliser ce que les institutions libanaises n’ont pas effectué jusque-là : une sorte de configuration des habitudes de chasse suivant les régions, ce qui pourrait permettre de concevoir des solutions adaptées à différents cas. « Nous avons souvent dû intervenir à Denniyé, où nous avons identifié la manière dont procèdent les chasseurs, qu’ils viennent de la région ou d’ailleurs », affirment Tolga Temube et Filippo Bamberghi. Sur leurs téléphones, sont enregistrées des images, prises la nuit, d’énormes 4x4 munis d’énormes projecteurs et de machines à imiter les sons des oiseaux. « Ils attirent les volatiles et tirent sans discrimination tuant tout ce qui vole, déplorent les militants. Et ils sont plusieurs à tirer dans la même direction, un véritable massacre. Parmi eux, beaucoup d’enfants. Cela constitue de toute évidence un style de vie. D’après nos contacts avec eux, ils manquent souvent de sensibilisation et ne savent pas le mal qu’ils causent. »

Au Akkar, autre « point chaud » de la chasse, la situation diffère quelque peu : dans cette région très défavorisée, la chasse incontrôlée constitue souvent le seul passe-temps que les habitants peuvent se permettre, une activité favorisée par le bas coût des munitions. Les oiseaux qui arrivent tout juste de Syrie rencontrent là leur premier danger. « La sensibilisation pourrait très bien fonctionner à leur niveau parce qu’ils ne sont pas conscients de la portée de leurs actes », affirment les deux experts.

Autre scénario à Barja (Iqlim el-Kharroub), qui se répète dans certaines localités de la Békaa : des filets immenses et quasi invisibles sont installés par les braconniers afin de piéger les oiseaux en grand nombre. Dans ce cas de figure, il ne s’agit plus ni de sport ni de passe-temps, mais d’une activité purement économique, les petits oiseaux étant un mets particulièrement apprécié et se vendant cher. « Nous avons mené trois opérations avec les Forces de sécurité intérieure à Barja afin de démanteler les filets et d›identifier ceux qui les avaient posés », explique M. Bamberghi. Qu’il s’agisse d’un trafic de plus ou moins grande ampleur, cette chasse « économique » peut aussi se combattre au niveau des marchés, ajoute-t-il.

D’autres régions vivent aujourd’hui du tourisme de chasse, comme Qaa par exemple. « Le président de municipalité de ce village est conscient de la gravité de cette situation, mais il nous affirme qu’il n’a pas d’autres revenus, explique-t-il. Donner des moyens aux municipalités peut donc les aider à faire face et mieux respecter la loi. »


(Lire aussi : Au Liban, massacre et protection des oiseaux)

Facilement repérables

Les conclusions que les deux activistes tirent de leurs expéditions sur le terrain sont claires. Premièrement, les abus sont très facilement repérables. « Au Liban, les chasseurs illégaux ne cherchent pas vraiment à se cacher, encouragés pas des années de laxisme officiel », souligne Filippo Bamberghi.

La seconde constatation, c’est que les chasseurs ne répondent pas tous au même profil. « Avec les pauvres gens qui n’ont pas d’autre passe-temps, il faut procéder par sensibilisation afin de les pousser à une chasse durable, l’expérience montrant que cela fonctionne, selon les experts. Mais les chasseurs plus nantis qui commettent des abus en connaissance de cause doivent être pénalisés, il n’y a pas d’autre moyen. Et il faut instaurer un climat où les bonnes pratiques deviennent contagieuses. »

Dans l’absolu, le Liban possède un grand potentiel de progrès si la loi est appliquée correctement. « Le meilleur argument est celui de la réputation du Liban qui se trouve ternie auprès des pays européens qui dépensent des millions pour protéger des espèces que l’on tue avec légèreté ici, souligne Tolga Temube. Et puis la moindre des choses est de former une unité de gardes-chasses ! »


(Pour  mémoire : Rapport accablant sur des massacres d’oiseaux en tous genres)


Première unité civile contre la chasse illégale

Ce potentiel d’amélioration, Adonis Khatib, président du MESHC et chargé du dossier de la chasse responsable au SPNL, en voit déjà les contours. Tout comme ses confrères du CABS, il remarque que les interventions des forces de l’ordre sont plus rapides et efficaces quand elles sont sollicitées pour réprimer les abus. « Nous avons créé la première unité de lutte contre la chasse illégale avec CABS, et c’est la première expérience du genre avec des chasseurs responsables », dit-il à L’Orient-Le Jour.

L’inclusion de chasseurs respectueux de la nature dans la lutte contre la chasse illégale lui paraît essentielle. « Les chasseurs nous écoutent davantage et nous informent plus facilement des abus qu’ils ne le feraient avec les écologistes, dit-il. Nous avons de plus une présence plus importante dans les régions. » Il cite de nombreuses initiatives menées par son organisation visant à sensibiliser les chasseurs au mal qu’ils font en tuant certaines espèces, ce qui a nettement réduit le braconnage dans des régions telles que la Békaa-Ouest.

« Il est toujours utile de faire la différence entre chasseurs et braconniers car les mettre tous dans le même sac décourage les premiers, affirme Adonis Khatib. Il faut également améliorer l’accès des chasseurs aux clubs de tir afin qu’ils puissent obtenir leurs permis. Il n’est pas normal que sur les 600 000 chasseurs que compte le pays, seulement 12 000 aient fait la formalité pour l’obtention d’un permis ! »


Pour mémoire 

Des observateurs internationaux constatent le « massacre » d’oiseaux protégés

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Citoyen

Tous les ans, je rentre dans mon pays natal afin de jouir d'un calme et d'une belle vue du balcon de mon appartement situé au dessus de Bikfaya. Et malheureusement, à l'aube, tous les matins je suis réveillé par des tirs de chasseurs qui traquent toutes sortes d'oiseaux à plumes dans l'unique but de massacres ces belles créatures qui désertent de plus en plus notre pays. Rien n'est fait afin de réveiller l'esprit de nos enfants sur les méfaits de tels actes et sur la nécessité de préserver ces espèces qui deviennent une rareté. C'et honteux et pathétique à la fois.

Citoyen

Je reviens dans mon pays natal deux fois par ans et pour jouir d'un calme mérité je vais dans mon appartement au dessus de Bikfaya où je me délecte d'une belle vue sur la vallée. Tous les matins, à l'aube je suis réveillé par des tirs de fusil et par des mouvements de chasseurs qui traquent le moindre moineau, hirondelle et toutes soprtes oisea

Honneur et Patrie

Depuis 1935, je regarde le chêne tricentenaire d'Eghbé et ce, à partir de Sarba, jusqu'au jour en 1950 où j'ai décidé d'y aller à partir de Raachine après Achkout par une route de muletiers. C'était un dimanche de septembre. Des chasseurs nombreux près du chêne attendaient les rapaces venant du nord, ils scrutaient le ciel bleu à partir de la colline de Ras-Kniss à Ghiné. Les rapaces aigles et éperviers survolaient très bas le chêne et une pluie de plomb les accueillaient. Les pauvres visiteurs originaires de Grèce et de Turquie tombaient par dizaines sur la pente raide au-dessus de laquelle régnait le chêne depuis une douzaine de générations.
Depuis que j'ai appris que la route muletière fut élargie et carrossée, me suis-je dis : Adieu au chêne de mes aïeux, adieu aux rapaces, adieu à la tranquillité d'Eghbé..

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RIEN N,A CHANGE ! C,EST LE TEMPS DES BUSES ET DES PASSEREAUX ET LES CHASSEURS/MASSACREURS S,Y DONNENT A COEUR JOIE DANS L,ABSCENCE DE CONTROLE ET D,APPLICATION SEVERE DES LOIS.

Eleni Caridopoulou

Si les gens s'ennuient ils n'ont qu' aller se battre en Syrie , dans tous les cas c'est une honte pour le Liban on dirait des barbares .C'est drôle quand même les barbares du nord de l'Europe sont devenus civilisés et les civilisés sont devenus des babares

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants