Portrait

George Saliba, une carrière dédiée au patrimoine intellectuel arabe et islamique

Historien et mathématicien, spécialiste de l’histoire de l’astronomie arabe, ce Libanais est à l’origine de nombreux travaux qui ont eu un impact décisif sur sa discipline. Pourtant, rien ne le prédestinait à une telle carrière.

George Saliba dans son bureau à l’Université américaine de Beyrouth. Photo NB

Après plus d’une cinquantaine d’années passées aux États-Unis pour étudier et enseigner dans les meilleures universités du monde, le professeur George Saliba est revenu dans son Liban natal. Pas question toutefois pour cet octogénaire d’y jouer aux retraités.

Si le chercheur est rentré à Beyrouth, c’est pour y fonder le Centre Farouk Jabre d’histoire des sciences et de la philosophie arabes et islamiques à l’Université américaine de Beyrouth, où il avait été étudiant. Belle manière de boucler une impressionnante boucle. Car le professeur de 80 ans, à la barbe bien taillée et au sens de l’humour aiguisé, est passé par les plus prestigieuses universités américaines, dont Berkeley, Harvard, Columbia, New York et Stanford. Historien et mathématicien, spécialiste de l’histoire de l’astronomie arabe, il est en outre à l’origine de nombreux travaux qui ont eu un impact décisif sur sa discipline ; il est aussi le premier récipiendaire de la chaire Jabre – Khawarizmi des sciences arabes et islamiques à l’AUB.

Et pourtant, rien ne le prédestinait à une telle carrière.

« Ce n’est qu’à l’âge de 7 ans que j’ai commencé à aller à l’école, il fallait que je sois assez grand pour que je puisse marcher jusqu’à l’école la plus proche de Chrine (Ras el-Metn), le village où j’habitais », raconte-t-il à L’Orient-Le Jour. Des années passées ensuite sur les bancs du Collège Saint-Jean à Khonchara, il garde « un mauvais souvenir ». « À la moindre erreur, on nous frappait sur les mains avec une règle en bois et on nous obligeait à nous exprimer exclusivement en français », confie-t-il. Adolescent, il rejoint alors l’école de Choueir, un établissement mixte où les cours sont donnés en anglais. Là, il s’épanouit et prend rapidement la tête de sa classe au point qu’au terme de ses études, il est admis sans examen d’entrée à l’AUB.



« Je vendais du café »
Le jeune a pourtant déjà une idée fixe en tête : faire des études d’ingénierie en Allemagne. La rigueur des hivers allemands l’amènera rapidement à revoir ses plans au point de rentrer à Beyrouth où il doit se mettre à travailler. « Le matin, je vendais du café au Café Younès, et le soir, derrière une linotype, j’étais correcteur au quotidien Sada Loubnan (L’écho du Liban) de Mohammad Baalbaki », raconte-t-il, se souvenant avoir reçu un salaire mensuel de 150 livres (près de 50 dollars à l’époque) pour son boulot de correcteur.

À la rentrée suivante, le jeune homme décide enfin de rejoindre l’AUB. Il en ressort quatre ans plus tard avec une licence en maths et physique, puis un master en maths à la suite duquel il fait son premier voyage, en 1967, aux États-Unis pour une année d’échange avec l’Université de Stanford, en Californie. Sous le soleil de la côte ouest, il étudie l’hébreu et l’araméen. L’année suivante, il est admis à Berkeley pour un master en langues sémitiques. C’est dans cette université qu’il vivra une période riche de l’histoire américaine, marquée notamment par des mouvements sociaux, des manifestations contre la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Pas suffisant pour le détourner de ses études puisque, les six années suivantes, il poursuivra un doctorat en histoire des sciences arabes et islamiques.

Une fois ses études terminées, il obtient un « postdoc » de trois ans au centre des études du Moyen-Orient à Harvard. « J’ai mis toutes mes affaires dans une Toyota et j’ai conduit de San Francisco jusqu’à Boston », se souvient-il. En 1975, alors que la guerre éclate au Liban, George Saliba décroche un poste de professeur invité à l’Université de New York, où il enseigne l’arabe et les sciences syriaques.



Un profond impact sur sa discipline
Deux ans plus tard, il est débauché par l’Université de Columbia pour enseigner l’histoire des sciences arabes ainsi que l’histoire de la civilisation islamique. Il y enseignera jusqu’en 2017. « J’ai commencé en tant que professeur adjoint invité et je suis devenu professeur titulaire puis chef du département des langues et cultures du Moyen-Orient en 1990 », précise M. Saliba, également auteur de plusieurs ouvrages.

Ses travaux, récompensés par de nombreux prix, ont eu un profond impact sur sa discipline. Un de ses apports majeurs a été de démontrer que dans presque chaque discipline scientifique, la production en langue arabe la plus originale et la plus créative remonte à la période post-Ghazali, qu’il qualifie de véritable âge d’or des sciences arabes. Ce faisant, il a remis en question un des mythes historiographiques les plus tenaces, selon lequel l’histoire des sciences et de la philosophie arabes serait constituée d’une première période de traduction et transmission des sciences et de la philosophie grecques, suivie d’une période d’assimilation puis de déclin due à la publication de l’Incohérence des philosophes par le théologien al-Ghazali.



Un centre « sans équivalent dans le monde »
Malgré son impressionnante carrière, George Saliba reste humble. Lorsqu’on lui demande combien de langues il maîtrise, il répond « seulement l’arabe ». Pourtant, il parle aussi l’anglais et le français, et peut lire l’hébreu ancien, le syriaque et même l’ougaritique.

Depuis novembre 2018, George Saliba a installé son bureau dans l’ « Observatory Lee », une bâtisse en pierre qui servait au XIXe siècle d’observatoire, avec pour fonction entre autres d’informer Dar el-Fatwa du mouvement de la Lune. Aujourd’hui, le bâtiment abrite le centre dirigé par M. Saliba. « Ce centre, qui n’a aucun équivalent dans le monde académique, a pour mission de promouvoir la recherche en histoire des sciences et de la philosophie arabes et islamiques à l’AUB afin de devenir un hub de référence dans les domaines qui sont les siens, au Moyen-Orient et dans le monde », note-t-il. C’est Ahmad Dallal, premier doctorant que M. Saliba a supervisé à Columbia et aujourd’hui doyen de l’Université de Georgetown au Qatar après avoir été provost de l’AUB, qui a proposé l’idée du centre. Celui-ci a vu le jour grâce à une importante donation de Farouk Kamal Jabre, qui souhaite ainsi « aider les jeunes de la région à être fiers de leur patrimoine ».

« Les étudiants doivent connaître leur histoire en tant qu’arabes et ne doivent pas avoir l’esprit fermé, explique George Saliba. À force de parler de l’extrémisme et des jihadistes, on va finir par croire que l’islam se résume à cela, or la civilisation islamique a produit beaucoup de choses très intéressantes. Cet univers me fascine. »


Après plus d’une cinquantaine d’années passées aux États-Unis pour étudier et enseigner dans les meilleures universités du monde, le professeur George Saliba est revenu dans son Liban natal. Pas question toutefois pour cet octogénaire d’y jouer aux retraités.

Si le chercheur est rentré à Beyrouth, c’est pour y fonder le Centre Farouk Jabre d’histoire des sciences et...

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