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Moyen Orient et Monde - Analyse

En Irak, les fractures du camp chiite menacent la stabilité... et le Premier ministre

Le Premier ministre irakien Adel Abdel Mahdi a rencontré en avril 2019 le guide suprême iranien lors d'une visite à Téhéran. Photo archives AFP/HO

Dissensions inédites parmi les paramilitaires chiites, négociations officieuses en Iran et tweets menaçants : le fragile attelage du pouvoir en Irak vacille, selon des experts, et le Premier ministre Adel Abdel Mahdi pourrait en être la première victime.

Chef du gouvernement depuis 11 mois, M. Abdel Mahdi fait tant bien que mal coexister les deux forces de sa coalition : d’un côté, le versatile mais très influent Moqtada Sadr, ancien chef de milice devenu héraut anticorruption ; de l’autre, le Fateh, coalition d’ex-combattants antijihadistes de Hachd al-Chaabi, majoritairement issus des milices chiites pro-Iran.

Mais, aujourd’hui, certains remettent en cause les actes du Hachd, et plusieurs de ses bases ont été attaquées. Autant de détonateurs qui pourraient déclencher une crise politique au plus haut niveau de l’État, souligne le politologue Ihsan al-Chemmari. « C’est une situation compliquée : les partis politiques se repositionnent et les grandes alliances disparaissent », explique-t-il. Selon lui, « l’alliance tactique » de Moqtada Sadr et du Hachd ne résistera pas aux critiques croissantes du premier à l’égard du second, désormais intégré à l’État.

Face aux récentes informations sur la volonté du Hachd de former sa propre armée de l’air – prêtée au n° 2 du mouvement et aussitôt démentie par son chef officiel –, Moqtada Sadr s’est même fendu d’un tweet dénonçant un « État voyou » dans l’État irakien. Quelques jours plus tard, le même Moqtada Sadr apparaissait aux côtés des plus hauts dirigeants de la République islamique, puissance agissante en Irak avec son grand ennemi, les États-Unis.

Moqtada Sadr a très probablement évoqué le Hachd et réclamé le soutien de Téhéran, estime M. Chemmari, notamment pour avoir son mot à dire dans le choix d’un nouveau Premier ministre en cas de chute du cabinet. « Moqtada Sadr reste le principal soutien du gouvernement, mais si la situation n’évolue pas, il va probablement brandir la menace de manifestations » de ses partisans, poursuit l’analyste. Premier signe avant-coureur, la démission dimanche du ministre de la Santé soutenu par Sadr, qui a dénoncé une administration rétive à en finir avec la corruption.

Situation trouble

Depuis la chute de Saddam Hussein, lors de l’invasion américaine de 2003, la fracture entre forces chiites était claire : la ligne proche de l’Iran et du guide suprême Ali Khamenei s’opposait à celle du leader religieux national, le grand ayatollah Ali Sistani, rappelle Renad Mansour, chercheur à Chatham House. « Aujourd’hui, la situation est bien plus trouble et fragile, et la raison principale » est à chercher du côté du défi posé au Hachd « de devenir une institution irakienne post-EI », explique-t-il. Créée en 2014 dans le chaos de la percée du groupe État islamique, cette force a perdu l’ennemi qu’elle partageait avec le reste du pays avec la défaite des jihadistes fin 2017. Les factions en son sein « ne peuvent plus capitaliser sur ce combat et elles sont désormais en compétition » politique, poursuit M. Mansour.

Cette fracture interne a éclaté au grand jour après de récents raids aériens sur plusieurs de ses bases. Son n° 2, Abou Mehdi al-Mouhandis, un vétéran de la ligne pro-Iran qui passe pour être le véritable chef du Hachd, a aussitôt accusé Israël. Mais il a été contredit par Falah al-Fayadh, officiellement n° 1 du mouvement. Peu après, Abou Mehdi al-Mouhandis a subi un autre revers : celui de son armée de l’air. C’est « la première fois » que les deux dirigeants s’opposent ainsi publiquement, note M. Mansour.

Pax persiana ?

Dans le même temps, M. Abdel Mahdi se prépare à une rentrée parlementaire houleuse, avec des députés menaçant de convoquer des ministres pour dénoncer l’absence d’avancées, selon eux, pour l’emploi, les services publics et dans la lutte anticorruption. « Aucun Premier ministre n’a été remplacé en cours de mandat et un tel précédent serait déstabilisant », dans un pays qui se relève à peine de 40 ans de conflit, prévient M. Mansour.

De nouvelles attaques contre le Hachd pro-Iran par Israël, grand allié des États-Unis, placeraient Bagdad dans une situation intenable vis-à-vis de ses deux parrains. Dès lors, estime Randa Slim du Middle East Institute, Téhéran, qui pâtit déjà de sa crise ouverte avec les États-Unis, pourrait voler au secours de M. Abdel Mahdi pour éviter plus d’instabilité. « L’Iran veut maintenir la situation en l’état à Bagdad », affirme la chercheuse à l’AFP, et voudra « convaincre Moqtada Sadr de garder M. Abdel Mahdi pour l’instant ».

Maya GEBEILY/AFP

Dissensions inédites parmi les paramilitaires chiites, négociations officieuses en Iran et tweets menaçants : le fragile attelage du pouvoir en Irak vacille, selon des experts, et le Premier ministre Adel Abdel Mahdi pourrait en être la première victime.Chef du gouvernement depuis 11 mois, M. Abdel Mahdi fait tant bien que mal coexister les deux forces de sa coalition : d’un côté, le versatile mais très influent Moqtada Sadr, ancien chef de milice devenu héraut anticorruption ; de l’autre, le Fateh, coalition d’ex-combattants antijihadistes de Hachd al-Chaabi, majoritairement issus des milices chiites pro-Iran.Mais, aujourd’hui, certains remettent en cause les actes du Hachd, et plusieurs de ses bases ont été attaquées. Autant de détonateurs qui pourraient déclencher une crise politique au plus haut niveau...
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