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Moyen Orient et Monde

« Riyad se retrouve aujourd’hui piégé par la guerre au Yémen »

Entretien express

David Rigoulet-Roze, enseignant, chercheur et consultant en relations internationales, décrypte l’impact de l’attaque de drones contre les installations d’Aramco.


16/09/2019

Une attaque de drones revendiquée par les rebelles yéménites a provoqué samedi des incendies dans deux installations pétrolières du géant Aramco en Arabie saoudite, une action aussitôt condamnée par les États-Unis, qui ont accusé l’Iran d’en être responsable. David Rigoulet-Roze, expert du Golfe et consultant en relations internationales, répond aux questions de L’Orient-Le Jour.


Quelle est la portée des attaques qui ont eu lieu samedi contre des installations pétrolières saoudiennes ?

Une dizaine de drones ont frappé des sites absolument fondamentaux pour le royaume saoudien, situés à proximité de ce qu’on appelle le « triangle des hydrocarbures » (Dammam-Dhahran-al-Khobar), dans la province d’al-Charqiya (Province orientale). Ce n’est pas la première fois qu’il y a un ciblage des infrastructures pétrolières, puisqu’il y en a eu le 14 mai dernier avec une frappe de drone armé sur des stations de pompage de l’oléoduc Est-Ouest reliant la Province orientale au port de Yanbu sur la mer Rouge, et le 17 août dernier contre le champ de Chaybah, non loin de la frontière avec les Émirats arabes unis. Cette attaque avait été présentée par les services de communication des houthis comme la plus massive jamais lancée. Mais cette fois-ci, les conséquences de ces attaques de samedi sont énormes. Nous sommes désormais dans le schéma d’une « guerre des drones » avec une banalisation du balistique, mais c’est un message autant économique que géopolitique. Cela n’a d’ailleurs pas manqué d’avoir des conséquences en termes boursiers. Cette attaque est aussi une manière de relativiser la sécurité des approvisionnements mondiaux et de poser la question de la stabilité du royaume de l’or noir.


(Lire aussi : Pétrole saoudien: Washington "prêt à riposter" aux attaques, le prix du baril s'envole)



Les houthis ont revendiqué l’attaque tandis que Washington a pointé Téhéran du doigt. L’attaque s’inscrit-elle dans le cadre du bras de fer américano-iranien ou bien dans celui de l’intervention saoudienne au Yémen ?

On ne peut évidemment pas dissocier les deux situations. Sur le plan strictement factuel, l’attaque a été revendiquée par les houthis. Or ces derniers sont soutenus politiquement par Téhéran. Les houthis ont d’ailleurs nommé un ambassadeur, Ibrahim Mohammad al-Deilami, à Téhéran, qui a été accrédité le 1er septembre, ce qui est une reconnaissance d’un soutien politique à défaut d’autre chose.

Cela explique pourquoi le secrétaire d’État Mike Pompeo s’est permis d’accuser directement – mais sans « smoking gun » – Téhéran, en considérant que les houthis ne sont que des proxies de la stratégie iranienne dans la région, développée par le général Kassem Soleimani. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, avait fait une déclaration le 23 juillet dernier, qui a aujourd’hui un écho un peu particulier : « Si l’Iran ne peut pas exporter son pétrole, personne ne le pourra. »


La thèse qui affirme que ces drones auraient décollé d’Irak et non du Yémen est-elle plausible ?

Certaines sources américaines et israéliennes évoquent effectivement la possibilité que les drones aient pu être lancés depuis l’Irak, compte tenu de la distance (1 500 km) entre les zones houthies au Yémen et les sites visés. Cela soulève certes des questions en termes de logistique balistique. Lors d’une exposition le 7 juillet dernier, les houthis ont présenté leurs derniers missiles et drones armés explosifs de type Samad 3 et Qasef 2K, dont certains auraient atteint une capacité de 1 500 km de rayon d’action. Il y a une amélioration technologique de la balistique dans le camp des houthis, c’est incontestable. Les rumeurs de lancement depuis l’Irak s’inscrivent en outre dans le contexte des informations relatives aux bombardements israéliens contre des milices chiites en Irak ces dernières semaines, pour empêcher le transfert de technologie balistique iranienne aux proxies iraniens en Irak. S’il est très difficile de savoir ce qu’il en est vraiment, on ne peut rien exclure, compte tenu du caractère délétère de la situation.


(Lire aussi : L'Arabie saoudite et les Émirats disent travailler à l'apaisement au Yémen)



Que peut signifier l’attaque de samedi en ce qui concerne l’incapacité de Riyad à protéger son territoire ?

Ce n’est pas la première fois que l’Arabie saoudite est visée par des drones et des missiles, mais quand il s’agit d’une attaque en profondeur comme celle de samedi, cela soulève effectivement la question de la sécurisation du ciel saoudien. D’autant plus qu’en théorie, Riyad a des batteries de missiles Patriot Pac-3, et que les Saoudiens ont acquis fin novembre 2018 pour 15 milliards de dollars le système antimissile américain Thaad (Terminal High Altitude Area Defense), susceptible d’intercepter des missiles de portée inférieure à 800 km ayant des trajectoires dites à énergie minimale ou bien des missiles de portée de plus de 1 500 km ayant des trajectoires dites « tendues », et qui aurait commencé à être déployé près de la frontière avec l’Irak. Ensuite, il y a eu des rumeurs relayées ces derniers mois dans la presse arabe, notamment par le site al-Khaleej On Line, mi-septembre 2018, selon lesquelles les Saoudiens auraient sollicité les Israéliens – qui ont démenti tout transfert de ce type de technologie – afin de bénéficier de la sécurité apportée par le « Dôme de fer » et se prémunir de ce type d’attaques aux drones, particulièrement difficiles à contrer, contrairement à une attaque balistique plus classique. Il existe donc une grande inquiétude au niveau des autorités saoudiennes concernant la fragilité de la sécurité de l’espace aérien du royaume. Cela soulève également des questions par rapport à la « protection » américaine. Donald Trump et MBS ont d’ailleurs eu, récemment, une conversation téléphonique pour évoquer cette question problématique de la menace balistique croissante sur le royaume.


(Lire aussi : Washington confirme chercher une solution politique avec les houthis)



Riyad sera-t-il contraint de répondre ?

Cela va être difficile parce que Riyad se retrouve aujourd’hui piégé par la guerre au Yémen. L’Arabie saoudite est en outre plus ou moins « lâchée », notamment dans le sud du Yémen, par Abou Dhabi, qui manifeste des velléités de retrait depuis plusieurs semaines. Le prince héritier saoudien se retrouve de plus en plus seul, pour une opération militaire dont il était pourtant à l’initiative en 2015. Cela avait sans doute été quelque peu imprudent, compte tenu des précédents, notamment avec l’échec saoudien de la guerre de Saada en 2009-2010, où l’armée saoudienne n’avait pas fait preuve d’une efficacité militaire évidente. Téhéran, pour sa part, a beau jeu de se défendre des accusations à son encontre en évoquant le blocus effectif de la coalition arabo-sunnite en mer Rouge, qui ne lui permettrait pas de transférer des fournitures balistiques aux houthis.


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Amère Ri(s)que et péril.

Pensez vous Mr Rigouler-Roze David que si L'IRAN NPR est arrivée à ce stade de très haute technologie, cela viendrait de rien ?

Au cas vous ne comprendriez pas ma question , ne pensez vous pas que cette " audace" iranienne est la résultante d'une préparation sur des décennies d'embargo sanctions etc.... pour pouvoir un jour faire face à l'agression americano-israelienne ?

ENCORE plus précisément Mr Rigouler-Roze, ne pensez vous pas que les iraniens en ont encore plus sous la semelle ?

Merci David Rigoulet-Roze .

LA VERITE

A qui on veut faire croire que malgre tous les satellittes et les radars , on ne sait pas avec certitude d'ou sont venus ces drones?

du Yemen, ou de l'Irak ou de l'Iran ? c'est quand meme des lieux geographiques fort differents

Le plus grave est que ces drones ont quand meme fait des centaines de kilometres sans etre detectes et on aurait pu tres facilement les abattre avec des missiles avant leurs attaques

Mystere qui sera decouvert tres vite et qui sera le sujet principal de nouveaux achats en milliards de dollars d'armements defensifs par l'Arabie Seoudite

.

HABIBI FRANCAIS

Ce serait un mal necessaire une guerre entre l AS et l Iran afin que ces 2 pays disparaissent de la carte du moyen orient pour son plus grand bien.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL FAUT QUE L,ONU ET LES PUISSANCES OCCIDENTALES ET REGIONALES METTENT UN TERME AUX PROVOCATIONS IRANIENNES UN PEU PARTOUT DANS LA REGION. SINON UN CONFLIT GENERAL ET REGIONAL ECLATERA TRES PROBABLEMENT.

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