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Culture

Quand le Yo-Yo Ma « Bach Project » rallie le « Mashrou3 » Leila

FESTIVAL

« S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu », disait le philosophe Cioran. Le violoncelliste américain le plus célèbre du monde, pour sa technique extraordinaire, a une fois de plus appliqué cette citation. Dans le cadre du Festival de Byblos, qu’il clôturait samedi soir, il a invité un public envoûté à rencontrer, à travers sa musique, le divin et l’indicible.

Danny MALLAT | OLJ
26/08/2019

« La musique est un art à part, parce qu’on ne peut ni la voir ni la toucher. » Écouter du Bach, c’est laisser toutes les facultés de l’âme se taire et se tendre pour appréhender chacun à sa façon cette chose parfaitement belle, la foi. C’est autour de cette foi dans un très Grand que le musicien a réussi à rassembler l’audience. Dans ses créations musicales, Bach a sublimé sa part de divin, et Dieu lui doit ainsi d’être un de ses meilleurs représentants. On a même souvent dit que lorsque les anges jouaient entre eux, ils jouaient du Mozart, mais quand Dieu arrivait, ils jouaient du Bach.

Le prélude à la première suite pour violoncelle de Bach est la première pièce que Yo-Yo Ma a apprise à 4 ans, au rythme d’une mesure par jour. Pour un enfant, le simple fait de pouvoir interpréter une composition entière était déjà très satisfaisant. Les six suites pour violoncelle non accompagnées de Johann Sebastian Bach étaient particulièrement intéressantes pour lui. Ce sont des chefs-d’œuvre qui ont constitué l’une des premières musiques qu’il ait appris à maîtriser dans sa jeunesse. Il enregistre les suites en 1983 et à nouveau en 1998. Une série de six films interprétant les suites de Bach accompagnait cette dernière sortie. Le musicien collabore à ce projet avec des artistes de disciplines variées notamment la chorégraphie, l’architecture de paysage, le patinage sur glace, la réalisation de films et le théâtre Kabuki. Des années plus tard, en 2018, il se lance dans cet autre projet ambitieux, surnommé projet Bach. Ce dernier vise à interpréter les suites pour violoncelle de Bach dans 36 lieux à travers le monde. Et la capitale libanaise a l’immense privilège d’en faire partie. Le Yo-Yo Ma Bach Project rassemblait, outre le concert à Jbeil, d’autres activités culturelles, regroupant des artistes de milieux différents à Beit Beirut ainsi qu’à l’AUB.


Construire des ponts, pas des murs
Né à Paris le 7 octobre 1955 de parents chinois, c’est à 5 ans que l’enfant prodige donne son premier récital en public. À neuf ans, lorsque sa famille s’installe à New York, Yo-Yo Ma fait ses débuts au Carnegie Hall. Il étudie à la Julliard School auprès de Leonard Rose et János Scholz avant d’obtenir son diplôme en sciences humaines de l’Université de Harvard (1977) et reçoit le prix Avery Fisher en 1978. En 1991, Harvard lui décerne un doctorat honorifique en musique. Ses fréquentes collaborations avec des musiciens et des artistes d’autres genres lui ouvrent de larges horizons et son approche avec les cultures et médias redynamisent la musique classique et élargissent son public. Il est le musicien qui s’est produit face à huit présidents américains dont Eisenhower et J.F. Kennedy ; celui qui a offert un concert gratuit un soir de décembre dans une station de métro à Montréal ; celui qui possède le violoncelle probablement le plus cher au monde (d’une valeur de 2,5 millions de dollars). Mais il est aussi un être pétri d’humanité et de générosité. En 1998, Yo-Yo Ma fonde le projet Silk Road, une organisation artistique qui visait initialement à explorer les traditions culturelles le long de la Route de la Soie, une ancienne route commerciale reliant la Chine à l’Occident. Peu de temps après, il crée le Silk Road Ensemble, et le premier enregistrement du groupe, Silk Road Journeys : When Strangers Meet. Le projet s’est ensuite élargi, en utilisant la Route de la Soie comme métaphore pour relier les projets artistiques du monde et de toutes les cultures. Celui qui avait joué avec, en toile de fond, le pont international Juarez-Lincoln – qui relie le Texas au Mexique – avait déclaré un jour : « Dans la culture, nous construisons des ponts, pas des murs. » Pour avoir passé toute sa vie à l’orée des disciplines, musiques et générations, la culture reste pour ce grand musicien la seule façon pour que les hommes s’expriment et se fassent comprendre.



Comme une belle histoire d’amour
À Byblos, 2 heures et 15 minutes de concert sans interruption pour interpréter les six suites de Bach. Plus de deux heures de grande générosité et de partage. Après le premier morceau, le virtuose se lèvera sous une pluie d’applaudissements pour lire un message d’amour en arabe au Liban et à son peuple. Suivra un long moment de bonheur où, faisant corps avec son instrument, les mains labourant presque les cordes, l’artiste offrira une performance comme on raconte une histoire, une belle histoire d’amour. Les yeux fermés comme dans un état de transe absolu, le sourire faisant, sans cesse, des allers retours, Yo-Yo-Ma invente des sons, fronce les sourcils par moments mais pour mieux souligner l’intensité de l’instant. À le voir, on oublie le grand maître qu’il est, tant son humanisme et sa modestie lui font honneur. Bien sûr il y a quelques mauvaises surprises qui interviennent pour transpercer outrageusement cette nuit que l’on désire magique jusqu’au bout. Comme ce fond de fête avec tambours et feux d’artifice ou cette bande de spectateurs caracolant sur les gradins avec grand tapage au bout de 30 minutes du concert. Heureusement que d’autres bonnes surprises sont là pour balayer ces incidents fâcheux. En effet, à la grande surprise de tous et en guise de clôture, Yo-Yo Ma offrira au public de Byblos un morceau libanais qu’il avoue beaucoup aimer. C’est le morceau Teif composé par le groupe Mashrou3 Leila que le violoncelliste revisite devant une audience abasourdie. Dans cette même ville de Jbeil, où il y a quelques semaines le groupe avait été interdit de jouer. Comme quoi, on a beau vouloir imposer l’obscurantisme, l’art trouve toujours un moyen de se frayer un chemin et de vaincre. Voilà comment une fois de plus le grand maître relie les cultures, les vraies ! Celles qui honorent leurs artistes !


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Salem Hajj

"Obscurantisme" la bonne blague. Je pensais que le journalisme se devait d'être sans parti pris... mais cette règle ne doit s'appliquer quant on parle de religion: le camps des méchants rétrogrades de l'église maronites voulant interdire l'art contre celui des gentils américains porteur de liberté d'expression ?
Je ne vois qu'un américain athée soutenant les laquets au service de son pays.

MAKE LEBANON GREAT AGAIN

Bien fait
Bravo

Dommage que ce soit de l'etranger seulement que ces musiciens censures recoivent une reconnaissance indirecte alors que les membres du CPL qui ont menaces de violence le concert ne sont meme pas inquiete par la justice ( MAIS EN FAIT MAINTENANT QUE LE CPL A NOYAUTE COMPELETEMENT LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL PAR SES PARTISANS , IL A LA PORTE OUVERTE A TOUS LES ABUS )

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MELANGER LE BACH AVEC LE TAPAGE DE MASHROU3 LAYLA EST UNE HERESIE !

Eddy

Du génie.

Otayek Nada

Genial ! Merci Yo-Yo MA pour ce geste fort .

Wlek Sanferlou

Yoyo Ma produut un elixir enivrant de beauté! Les festivals fu Liban remettent autant que possible les horloges à l'heure!
Merci

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