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Économie

Les exigences de la stabilité monétaire

17/08/2019

En se basant sur les chiffres et données disponibles, nul ne peut penser que la stabilité monétaire risquerait d’être ébranlée dans un avenir proche, c’est-à-dire dans les quelques années à venir. La Banque centrale et les banques commerciales détiennent des réserves en devises représentant plus de 33 % des dépôts en ces devises auprès du secteur bancaire. Et c’est évidemment sans compter les réserves en or estimées à 12 milliards de dollars. Cette liquidité en devises par rapport au volume des dépôts constitue un bon niveau selon les normes internationales, et ce malgré l’hémorragie qu’a connue le Liban au cours des cinq premiers mois de 2019 au niveau de ses paiements extérieurs, qui ont enregistré un déficit de 5,187 milliards de dollars. Bien entendu, ce déficit substantiel est dû en grande partie au financement des importations des biens et, à une moindre échelle, à la diminution des transferts et des investissements directs étrangers. Il convient de rappeler également que la Banque du Liban a remboursé un montant de 1,1 milliard de dollars d’une dette extérieure arrivée à échéance, ce qui signifie que la sortie de capitaux et de dépôts a été très limitée.

Le pays a aussi connu dernièrement un autre tollé suscité par une hausse sans précédent des taux d’intérêt sur des produits financiers offerts par certaines banques. Ce sont des transactions qui entrent dans le cadre des services de banques privées (private banking) plutôt que des dépôts bancaires ordinaires. En d’autres termes, il s’agit là d’une exception et non d’une règle. Les intérêts payés à 11, 12, 13 % ou plus sont octroyés pour des montants supérieurs ou égaux à 5 millions de dollars transférés de l’étranger et gelés pour une période supérieure ou égale à trois ans. Trois observations sur ces produits s’imposent.

Premièrement, ils ne constituent pas plus de 1 % du total des dépôts du secteur bancaire qui atteint, selon les dernières données publiées, plus de 170 milliards de dollars auprès des banques commerciales, dont 70 % en devises et moins de 30 % en livres libanaises. En d’autres termes, il s’agit d’opérations limitées et à des volumes marginaux.

Deuxièmement, les taux d’intérêt du secteur demeurent, malgré le récent tapage médiatique, à moins de 6,5 % sur les dépôts d’épargne et à terme en dollars et à moins de 9 % sur les dépôts en livres à fin mai 2019. Bien entendu, la tendance à la hausse s’est confirmée au cours des mois de juin et juillet, les acteurs-clés du marché étant convenus de plafonds supérieurs aux taux en vigueur à la fin du mois de mai. Le coût des prêts au secteur privé s’est élevé à 9,5 % sur le marché du dollar, contre 10,75 % sur le marché de la livre, c’est-à-dire que les écarts entre les intérêts créditeurs et les intérêts débiteurs se sont stabilisés à 375 points de base pour le dollar et à 205 points de base pour la livre, soit une moyenne de 324 points de base. Ces écarts correspondent aux écarts moyens existant dans de nombreux pays développés et émergents. On peut citer pour l’année 2018 : l’Asie de l’Est et le Pacifique avec 500 points de base, l’Amérique latine et les Caraïbes avec 708 points de base, le groupe des pays à revenu intermédiaire (dont le Liban fait partie) avec 528 points de base. La moyenne mondiale des différentiels d’intérêts créditeurs et débiteurs est d’environ 543 points de base.

Un autre moyen de mesurer le niveau des taux d’intérêt consiste à comparer les marges d’intérêt sur le dollar au Liban avec les taux du Libor (taux d’intérêt de référence du marché monétaire interbancaire à Londres, qui est déterminé pour de nombreuses devises, NDLR). En mai 2018, les taux d’intérêt sur les dépôts d’épargne et à terme sur le marché de Beyrouth s’élevaient à 4,67 %, contre 2,34 % pour le Libor sur une durée de trois mois, soit un écart de 233 points de base. La différence en mai 2019 était de 384 points de base, les taux à Beyrouth augmentant à 6,37 % et le Libor à trois mois à 2,53 %. Cette différence, de 384 points de base, est considérée comme élevée par rapport aux niveaux historiques du Liban, qui se situaient entre 250 et 300 points de base, et reflète le risque souverain élevé dû à la détérioration de la situation budgétaire et à l’aggravation des conflits dans la gestion politique du pays.

La troisième observation sur les produits financiers récents proposés par les banques est que leur rentabilité n’excède pas 1 % après la prise en compte de l’impôt sur les intérêts (qui est désormais de 10 %). L’objectif principal de ces produits n’est pas la rentabilité, mais plutôt le renforcement du stock en devises de la Banque du Liban dans le but de soutenir la stabilité monétaire.

Rappelons-nous que la stabilité monétaire n’est pas une décision bancaire, mais une politique déclarée et assumée de l’État, à tous ses niveaux. Si l’État décide de ne plus indexer la livre sur le dollar ou de libéraliser son taux de change, il ne sera alors plus nécessaire de recourir à des ingénieries financières ni à des produits financiers exceptionnels. Par conséquent, le taux de change de la livre sera déterminé à la lumière du solde de la balance des paiements, des écarts entre le marché local et le marché international, et enfin par la spéculation. Une telle option, soit la libéralisation du taux de change, ne semble pas être prévue par les autorités concernées. Au contraire, toutes les composantes de l’État appuient la poursuite de la politique de stabilité monétaire, car c’est dans l’intérêt du pays et des citoyens. Cependant, le maintien d’une telle option comporte plusieurs exigences, que nous détaillons ci-dessous.

La première exigence consiste à résoudre les problèmes de gaspillage et de corruption. Les 124 points de passage clandestins répertoriés tout le long de la frontière libano-syrienne ne peuvent continuer de fonctionner, « sous les yeux de l’État », à pleine capacité et dans les deux sens. Les marchandises de contrebande viennent de Syrie au Liban, et contournent les droits de douane que le Trésor public aurait pu collecter. Aussi, les marchandises importées dans les ports du Liban et qui entrent ensuite en Syrie épuisent les réserves en devises de la Banque centrale et violent les résolutions de l’ONU imposant un embargo sur le régime syrien. C’est sans parler des conteneurs déchargés dans certains ports syriens et transportés ensuite par des parties bénéficiant de couverture politique vers des entrepôts au Liban, à raison de 10 000 dollars par conteneur, quelles que soient la qualité et la valeur des marchandises qu’ils contiennent. Ces pratiques prévalent et empêchent le Trésor libanais, à nouveau, de recueillir les recettes devant être issues des droits de douane et de la TVA.

La deuxième exigence est que l’État reprenne la main sur ses droits pillés et répartis de facto entre les nombreuses forces au pouvoir. Dans le document de travail préparé par le comité des études au sein de l’Association des banques du Liban (ABL), nous avons identifié les fuites et les canaux de ces fuites. La valeur totale de ces opérations dépasse les quatre milliards de dollars et est due au déficit flagrant de la collecte des taxes et redevances, d’une part, et aux faibles transferts des différents établissements publics au Trésor (télécommunications, ports, aéroports et MEA...), d’autre part. Il faut bien sûr prendre en considération le gaspillage au sein d’Électricité du Liban, qui, nous l’espérons, sera réduit par l’exécution du plan récemment approuvé. Sans l’impôt sur les intérêts bancaires prélevé par les banques en faveur du Trésor ou les impôts sur les intérêts des placements des banques dans les bons du Trésor libanais et auprès de la Banque centrale, les recettes issues de l’impôt sur le revenu au Liban auraient diminué de 20 % en 2018 par rapport à 2017. Preuve en est, selon les derniers chiffres du ministère des Finances, la part des recettes issues de l’impôt sur les intérêts bancaires sur le total des recettes issues de l’impôt sur le revenu est passée de 20 à 40 % entre 2017 et 2018.

La troisième condition requise pour soutenir la stabilité monétaire consiste à mettre fin à la dégradation de l’action politique sur la scène locale. Les querelles politiques générées de manière continue apportent au pays beaucoup plus de dommages que ceux causés par des facteurs de pression externes. Les forces politiques ne prennent pas conscience de l’importance du temps, alors que le temps est plus crucial aujourd’hui que lors de toute autre période de notre histoire moderne. Nous perdons du temps en ne lançant pas le programme d’investissement dans les infrastructures publiques préparé par le gouvernement pour la conférence CEDRE ! Nous perdons du temps précieux en retardant le lancement de l’exploration et l’extraction du pétrole et du gaz offshore ! Nous perdons du temps à former des gouvernements, à préparer la déclaration ministérielle et à faire obstruction aux réunions du gouvernement ! Nous perdons du temps et de l’argent pour mener à bien les formalités des citoyens dans la quasi-totalité des ministères et des administrations publiques. Nous perdons du temps à réformer et à rendre efficientes les institutions publiques pour des considérations futiles ! En somme, nous perdons du temps à l’ère de la rapidité et du gain de temps ! Le temps a un prix, chers messieurs ! En raison de la faible efficacité ou de l’inefficacité du secteur public, le coût de la perte de temps s’ajoute au coût du gaspillage et de la corruption. Malheureusement, alors que nous perdons du temps, nous ne remarquons pas à quel point nos jeunes hommes et femmes sont réticents face au marché du travail local. Nous craignons que ce soit une réticence progressive par rapport à l’espoir en notre pays à cause de la mauvaise gestion de l’État.

La non-disponibilité de toutes ces exigences laisse penser que le coût de la stabilité monétaire est élevé, et certains l’imputent – à juste titre – à l’économie de rente. En fait, cela est également dû à l’absence d’autorité de l’État et à sa médiocre performance, malgré l’augmentation de ses dépenses et les énormes ressources humaines qu’il emploie.

*Secrétaire général de l’Association des banques du Liban (ABL)

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Ziad Gabriel Habib

dixit "que l’État reprenne la main sur ses droits pillés et répartis de facto entre les nombreuses forces au pouvoir". Hamiha haramiha! Alors qu'est-qu'on attends?
C'est triste.

yves kerlidou

Tant qu'a y être il aurait pu nommer les organisations délinquantes mais bon c'est un secret de polichinelle

PAUL TRONC

C'est loin du pessimisme ambiant tout ça.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BIEN ENUMERES LES CONDITIONS POUR ARRETER LES CONTREBANDES ET ASSAINIR LES REVENUS DOUANIERS PARTANT LES FINANCES DE L,ETAT ET PAS SEULEMENT LES POINTS DE CONTREBANDES ILLEGAUX MAIS AUSSI L,AEROPORT ET LES PORTS. MAIS QUI SERA L,HERCULE QUI VA NETTOYER LES ECURIES D,AUGIAS AU LIBAN ?

Le point

Le paiement des intérêts aussi élevés pour des dépôts à 3 ans relève du "Ribba", et donc interdit par les 2 religions principale du pays, et contribue à fragiliser la confiance du public et les Etats étrangers dans l'avenir du pays.

Les banques qui ont besoin de liquidité doivent aller se servir au guichet de la BDL et nul part ailleurs.

suis étonné que la BDL laisse faire les banques dans ce domaine. Il y a lieu de soupçonner l'existence de combines qui profitent aux riches insatiables et peut-être à des banquiers corrompus.

Dans un pays où il y a secret bancaire et liberté de transférer, comment s'assurer que les dépôts rapatrier, pour bénéficier des taux élevés, n'étaient pas au Liban quelques semaines plutôt?

Quand les banques empruntent à 11, 12 et 13% p.a. comment peuvent-elles investir pour couvrir le coût du financement et gagner de l'argent? Presque impossible.

J'appelle la banque du Liban à arrêter cette pratique immédiatement, qui revient in fini "à saigner" le pays, pour satisfaire l'égoïsmes de quelques individus.

suis étonné aussi que M. Makram Sader essaie de justifier l'injustifiable. Le Private Banking est une activité principalement destinée à des investisseurs voulant investir en titres et en dépôt à l'étranger.

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