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Culture

Gérard Depardieu : On aurait du mal à le croire, mais je suis pudique comme Barbara...

Rencontre

À l’occasion de sa visite au Liban pour son spectacle « Depardieu chante Barbara » qu’accueille ce soir le Festival de Beiteddine, « L’Orient-Le Jour » a laissé cette icône du cinéma dicter le flot de cette (exclusive) interview-fleuve...

20/07/2019

Il serait vain de présenter Gérard Depardieu. Il n’y a pas de parcours plus audacieux dans le cinéma que le sien, caméléon, mais toujours au plus juste des films de son époque. On pourrait ainsi recenser ses interprétations inoubliables dont certaines touchent le paroxysme de ce que peut un acteur dans l’incarnation et la vérité. On pourrait lister ses rencontres mythiques, ses amours valseuses et ses amitiés vaseuses qui en ont fait couler de l’encre chez la presse parisienne bobo. On pourrait tenter de déchiffrer les circuits souterrains de sa personnalité, constant grand écart entre « On est pas bien ? Paisibles, à la fraîche, décontractés du gland… et on bandera quand on aura envie de bander » (Les Valseuses, 1974) et « Regarde-toi dans mes yeux, tu vas te trouver sublime » (Tenue de soirée, 1986). On pourrait aussi parler de sa maladresse d’amoureux telle que l’avait devinée Truffaut, par exemple, et qui contraste avec son franc-parler flirtant souvent avec des propos graves mais dont il réussit à se faire pardonner ; son omniprésence rabelaisienne, ses prises de parole engagées et son rejet à bloc des journalistes, tout cela érigeant un mythe qui, comme tous les mythes, n’a fait que provoquer des sentiments antinomiques : culte absolu ou aversion totale. Mais on lui laissera plutôt la parole, et on le laissera dicter le flot de cette interview-fleuve, loin des entretiens qu’il abhorre, alors qu’il nous reçoit dans sa suite de l’hôtel Mir Amin, à la veille de son spectacle Depardieu chante Barbara dans le cadre du Festival de Beiteddine, où il reprend les chansons de la « Dame en noir » avec laquelle il avait déjà partagé la scène en 1986 sur le spectacle Lily Passion. Gérard Depardieu est, en effet, aussi ardu à présenter qu’il est difficile d’expliquer le charme qui opère à sa rencontre…

Il paraît que vous portez les interviews en horreur. Pourquoi avoir accepté celle-ci ?

Ah, mais tout va bien là, je suis bien, le climat ici, votre air, c’est fou. Au départ, j’ai accepté cet entretien pour Nora et Walid (Joumblatt, NDLR). Ensuite, et surtout, parce que je suis si heureux de me produire dans le cadre de ce festival dont il ne faut pas sous-estimer l’importance. Le boulot des festivals devient de plus en plus compliqué, satisfaire, intéresser et motiver le public, au Liban en particulier, dans ce pays plein de cicatrices mais qui réussit à exister encore, envers et contre tout.

C’est d’ailleurs la première fois que vous vous produisez au Liban, cela vous fait quoi de chanter ici ?

En effet, c’est la première fois que je monte sur scène ici (NDRL : l’acteur français chante en effet pour la première fois au Liban mais il s’est bien produit sur la scène du Casino du Liban le 31 août 2014 dans le cadre du Festival de Baalbeck. Il avait interprété, avec Fanny Ardant, la pièce de Marguerite Duras, La Musica deuxième). Mais ce n’est pas la première fois que je m’y rends, j’étais venu voir les Hariri et le général Aoun à un moment où ils ne s’entendaient pas trop. C’était à l’époque où il était question de reforestation des réserves de cèdres et aujourd’hui, cela me fait plaisir d’apprendre que ce projet a abouti en quelque sorte. L’arbre, c’est la vie, et ce n’est pas un hasard si le cèdre, qui a construit le temple de Salomon, fait partie de votre identité, planté au cœur de votre drapeau. Je suis fasciné par votre pays, particulièrement par la puissance qui s’en dégage. Vous, Libanais, à l’épicentre de cette région empreinte de tragédies et de déchirements depuis le temps de Salomon, y subsistez en vivant tout avec autant de passion. Fabuleux. L’histoire me passionne, la vie aussi, et je trouve mon compte ici.

Aujourd’hui, avec l’album et le spectacle « Depardieu chante Barbara », avez-vous l’impression de retrouver Barbara trente ans après avoir partagé la scène avec elle sur le spectacle « Lily Passion » ?

Oui, car je suis persuadé que les gens ne nous quittent jamais vraiment, et que leur mémoire demeure tant qu’on continue à les faire exister, lentement, par le biais des mots et du langage. Aujourd’hui, hélas, tout va trop vite, avec les Big Five (les cinq grandes compagnies de technologie, NDRL), le sadisme et le voyeurisme qu’ils ont instaurés avec leurs inventions terribles, ces intelligences artificielles qui, à mon avis, ne sont belles que quand elles servent la science. On est désormais suivi, pisté, écouté, comme l’ont voulu les Américains. Je n’aime pas les Américains, d’ailleurs je possède un Huawei et pas un Apple. Et puis, en tout cas, les Américains ressemblent à leur président, avec leurs mensonges et ce que j’appelle les « fuck news » plutôt que « fake news ». Cela dit, soyons clairs, je ne suis pas contre Donald Trump qui me fait finalement penser aux rois de l’Antiquité, ce côté culot qui agace les Américains partis de leur pays. Mais, de toute façon, moi, je ne fais pas de politique, loin de là…

Et pourtant, on vous interrogeait sur Barbara et vous avez viré vers la politique…

Non, justement, Barbara a souffert de tout cela, elle a été un peu une enfant martyre, chose qui l’a conduite à la femme qu’elle est devenue, tournée vers les autres et la vie. Elle a d’ailleurs éprouvé une foultitude d’injustices, des femmes envers les femmes, mais aussi au sein de son couple, de sa famille. Tout est politique, et je pense que l’œuvre et les performances publiques de Barbara incarnaient l’essence d’un acte politique.


(Lire aussi : Gabriel Yared donne le « la » à Beiteddine)


Qu’est-ce que vous pourriez nous dire à propos de Barbara que l’on ne sait pas déjà ?

Le seul moyen de dire quelque chose est de voir le spectacle. Les choses se font comme ça, tous les soirs, presque par magie, et je ne peux pas raconter l’émotion, comment les gens sont émus, ni d’où elle provient, ni ce qui se soulève en vous avant de verser une larme, avant d’être cueilli. Et avec Barbara, c’était ainsi, tous les soirs, elle ne savait pas à quoi s’attendre. Intransigeante, elle sortait de scène comme d’un combat, épuisée, en douleur (physique et morale) d’avoir tout donné, elle tout entière. D’ailleurs, elle a choisi son public plutôt que d’être avec un homme, ce public qu’elle aimait à appeler « mon amant à mille bras ».

Vous n’aimez pas l’appellation de chanteur que la presse vous a collée avec ce projet. Si ce n’est pas chanter, c’est quoi exactement que vous présentez sur scène ?

Un acte d’amour. L’amour des chansons de Barbara, de ses mots, de sa personne. J’ai eu la chance de vivre chez elle, au rythme de nos fous rires, ses angoisses, ses nuits sans sommeil, et toutes ces répétitions qui nous ont permis d’accoucher de Lily Passion. En fait, je dis que je ne suis pas chanteur, contrairement à Barbara ou mon fils Guillaume par exemple qui écrivaient leurs chansons, parce que tout ce que je fais ici, c’est prendre une œuvre qui ne m’appartient pas, l’aimer et essayer d’aller voir ce qui se passe dans les tripes. À la mort de Barbara, il y a eu un déluge d’hommages, ils ont même commis un album de reprises qui tient de la « barbarerie », quelle horreur ! Ils ont voulu faire de l’argent et moi, je fais du cœur.

Si vous étiez une chanson de Barbara, laquelle seriez-vous ?

Mon enfance. Magnifique. Mais toutes les chansons me surprennent à chaque fois que je les interprète, car les mots sont si puissants qu’ils me bouleversent comme si je les découvrais pour la première fois. Et, en les ressentant, je finis par ne plus rien savoir de moi-même. Les chansons (me) viennent comme elles se racontent. En fait, la plus belle chose qui soit, sur ce projet, c’est de m’émouvoir en même temps que les autres. On aurait du mal à le croire, mais je suis fondamentalement pudique, comme Barbara…

En évoquant « Mon enfance », cela fait écho à ce que vous aviez dit dans un entretien aux « Inrocks » en 2010, qu’un vrai film est celui où l’on retrouve une part d’enfance. Est-ce que les films dans lesquels vous avez joué vous ont aidé à réparer la vôtre ?

Non… Comme je n’étais pas censé naître, j’ai simplement survécu. On ne peut survivre que si l’on a l’appétit de vivre, c’est cela même qui m’a sauvé. Je suis une mauvaise herbe, je pousse partout et aucun Roundup ne pourra me détériorer. Voilà pourquoi il n’y a rien à réparer. Simplement, je suis un Homo sapiens qui continue et, comme tout Homo sapiens, je suis là pour détruire la planète. Je ne suis pas écolo non plus, je crois que les écolos sont les futurs fascistes. Cela ne veut pas dire que je veux intoxiquer les autres, là j’en fume une seulement parce que je suis bien avec vous.

Vos déclarations, vos prises de position, comme celles depuis le début de cet entretien, ont occupé la presse autant que votre œuvre, mais on sent toujours qu’en fait vous vous foutez presque de ce qu’on peut penser de vous ?

Pardon, vous êtes journaliste, mais la presse d’aujourd’hui n’existe presque plus avec l’ouverture phénoménale de conneries sur les réseaux sociaux où l’on dit désormais tout ce qu’on veut, mais avec plein de fautes d’orthographe et de connaissance. Il faut se méfier de la bêtise. Après, je fais comme je veux, je dis ce que je veux, simplement parce que j’aime la vie.

Il y a tout de même un paradoxe entre ce franc-parler, ce côté presque rabelaisien de votre personnalité, et l’impression, même dans vos rôles, que vous avez du mal à dire « je t’aime » ou que vous êtes un amoureux maladroit…

L’amour rend maladroit. Ensuite, comme j’ai grandi dans une famille éclatée où l’on n’imitait pas la civilité, comme je n’ai jamais mangé à la même table que les miens, chacun mangeait dans son coin, je n’ai pas été éduqué à l’amour. C’est sans doute pour cela que la vie m’a intéressé plus que l’école, d’où j’ai été viré d’ailleurs, de chez les curés, parce que je n’avais pas envie qu’on m’apprenne qui sont Molière et Ulysse. J’ai préféré me faire tout seul, préférant vivre plutôt que d’être cadré.

Au gré de votre filmographie, vous avez incarné toutes les facettes de la vie justement, vous pouvez tout jouer, et en particulier des rôles où vous mettez en avant votre part de féminité, notamment dans « Tenue de soirée », à une époque où cela était mal vu…

C’est la chose la plus importante, ne pas aller à l’encontre de cette féminité, ne pas craindre le jugement sur quelque chose qui fait partie de nous. Voilà pourquoi je déteste, dans l’Ancien Testament, cette notion de séparation entre Adam et Ève, l’abruti Adam et la femme qui est représentée comme la figure de la tentation. J’estime aussi que l’homme peut devenir une femme à partir du moment où il le désire.

Alors quelle serait la leçon de vie la plus précieuse que Gérard Depardieu pourrait nous donner à emporter aujourd’hui ?

Prends ta vie de tous les jours, et mange-la.


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

I KHALLILI IL EST PUDIQUE LE TYPE...

SABBAGH IMAD

J’espère qu'il va se régaler avec la cuisine libanaise , comme il nous régale avec son charisme....

Tina Chamoun

Voilà une interview intelligente qui nous fait aimer Depardieu encore plus.. "Moi je fais du coeur", sublime !

Sarkis Serge Tateossian

L'homme est complexe, avec ses excès, sa générosité, son amour et ses contradictions, des talents et son savoir, sa force et sa fragilité....tout ça, font Depardieu et on l'aime tel qu'il est.

Ses films restent dans notre mémoire.

Un personnage fascinant, un artiste légendaire.
Bienvenue au Liban.

MIROIR ET ALOUETTE

Un grand artiste précurseur, qui a compris son Temps avant tous les autres .

Bustros Mitri

‘ Prends ta Vie de tous les jours et mange la....’
Elle ne sera peut-être plus là ,alors que tu n’as rien digéré encore...

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