L'impression de Fifi ABOU DIB

Jours de plage

Impression
18/07/2019

C’était l’époque où il n’y avait pas de piscines sur tous les toits ni de clubs « en ville » pour le barbotage social. Il y avait cette rumeur qui courait dans la maison, véhiculée par les aînés qui avaient entendu une concertation des adultes : on va à la plage ! « La plage », si proche – si lointaine pourtant–, se prononçait comme une exclamation, bouche ouverte, regard éperdu, ce long « a » du milieu à lui seul une plage dans la plage. L’appartement houssé dénudé pour l’été avait déjà quelque chose de bizarre, à la fois familier et inhospitalier. Les fenêtres béantes invitaient avec les courants d’air tous les bruits de la rue et dispersaient les odeurs familières. La nuit, il arrivait même qu’on entende au loin le sifflement d’un petit train qui s’en va. Ni climatisation ni même ventilateurs dans ce foyer de l’hiver. On attendait que la chaleur cogne vraiment pour claquer la porte sans se retourner. L’écho de nos derniers cris de joie résonnerait trois mois durant pour personne. Le journal du dernier jour, oublié sur une table, indiquerait au retour le temps de notre absence. Mais avant cela il y aurait, certains matins fastes, ce mot de « plage » que nul n’osait dire sans certitude tant il mettait toute la maisonnée en émoi.

Les préparatifs nous semblaient interminables. L’opération « sac de plage », au début de l’été, provoquait un ramdam disproportionné, tant qu’il ne s’agissait que de deux serviettes, deux maillots de bain, flotteurs ou bouée et deux ou trois produits de toilette. Les flotteurs dénonçaient en nous les enfants de la « montagne ». Les autres y allaient à cru, tutoyaient les vagues avec une familiarité qui nous faisait envie. Nous avions pour consigne de ne pas nous aventurer là où l’on n’a plus pied. Les autres n’avaient pas besoin de leurs pieds. Nous autres, la mer semblait nous renifler comme une chatte à laquelle on aurait fourgué des chiots, méfiante, un rien hostile. Mais nous l’aimions malgré tout, cette immensité tiède dont le bleu devenait transparent au creux de nos menottes. Nous aimions son bercement et sa malice quand, joueuse, elle nous repérait sur le sable et abattait sur nous son ressac, et puis se retirait à grand bruit en nous laissant quelques trésors insoupçonnés, algues ourlées en guirlandes envoyées par quelque princesse des hauts fonds, tessons brillants comme des escarboucles, galets polis comme autant de dragées… Les alertes à la méduse n’étaient pas rares. La bête était parfois capturée par un héros de passage qui l’emprisonnait dans un seau et en faisait l’attraction de la journée. Les petits garçons étaient priés de faire pipi sur les brûlures en coups de fouet que laissait la traîtresse. En ce temps-là, il n’était pas rare non plus de sortir de l’eau avec de petites tâches de pétrole dont l’odeur âcre se mélangeait au parfum douçâtre du Coppertone. Le pétrole, fuite de moteur ou résidu de mini-marée noire, n’émouvait personne. Le Coppertone supposé faire bronzer sans brûler était une huile solaire venue de Californie dont la publicité montrait un petit chien tirant la culotte d’une fillette. Les fesses étaient blanches et la peau cuivrée. Le soir, nos épaules, en feu malgré tout, recevraient des compresses d’amidon et d’eau de rose. Abrutis de soleil et de sommeil, nous sombrions, bercés encore jusqu’au vertige par une eau immatérielle qui nous avait adoptés. Bientôt nous regagnerions nos sentiers caillouteux et les vagues immobiles des collines. Avoir pied, notre devise.

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Honneur et Patrie

"La Mer" dans la baie de Jounieh dans les années 1935.
Jadis à Jounieh on ne disait pas "On va à la plage" puisqu'on ne parlait qu'en arabe à l'époque , on disait "Minrouh aal bahr" (On va à la mer). On n'y allait pas avant 24 juin la Saint-Jean-Baptiste et jamais avant 16 heures afin d'éviter le soleil brûlant. Notre coin préféré était à 100 mètres au sud de l'ATCL, une plage de rochers et de galets, loin du monde et du bruit. A cinq mètres de la terre sèche, mon père ne plongeait qu'à 2 mètres pour remplir un panier d'oursins.
La construction de l'ATCL a mis fin à ce coin de paradis, il l'a enseveli sous le béton jusqu'à la fin des siècles.

MAKE LEBANON GREAT AGAIN

En ce temps-là

Excusez moi mais je n'ai toujours pas compris de quand vous voulez parler

1940?1950? 1960

surement pas 1975 et au dela

merci

Irene Said

Merveilleuse FIFI,
il n'y a que vous pour nous ramener à cette époque bénie "d'avant" que vous racontez toujours si bien.
Continuez, s'il vous plaît, vous nous faites du bien en cette époque où tout ce qui est typiqement libanais se dilue dans des modes venues et parfois imposées...d'ailleurs !
Irène Saïd

MIROIR ET ALOUETTE

C'était l'époque etc... etc.... hahahaha. ...

Fifi pessimiste vous ne changerez jamais, j'aurai tellement aimé vous rencontrer, moi qui croit que rien ni personne au monde ne pourrait me flanquer la sinistrose. Lol.

lila

Que c'est beau...une nostalgie en même temps belle et grave.
J'ai tenté de faire lire le texte à mon fils, il a refusé... Je crois que le drame réside dans cette fracture aussi. Ce ne sont plus les mêmes choses qui émeuvent...

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