Liban

L’hystérie -1-

La psychanalyse, ni ange ni démon
27/06/2019

Nous avons vu dans la dernière rubrique que le corps produit des symptômes là où les mots manquent au sujet pour dire la vérité. L’hystérie, depuis toujours, excelle en cela.

Sans l’hystérie, la psychanalyse n’aurait pas vu le jour. Avec l’hystérie, la psychanalyse continue à apprendre. Si Freud a tiré ses concepts théoriques du désir de l’hystérique, l’hystérique veille à ce que ces concepts ne puissent jamais l’emprisonner, la stigmatiser. Elle prend garde que le discours de la psychanalyse ne se transforme en un discours de maîtrise, comme celui de la médecine. Elle rappelle constamment à l’analyste que la théorie analytique ne doit pas lui servir de grille où il pourrait la caser. Et si l’analyste s’y essaie, l’hystérique lui échappe, soit en défiant son savoir, soit en arrêtant la cure.

C’est ce qui est arrivé à Dora, la première hystérique analysée par Freud en 1905 et dont le cas fut publié (Cinq psychanalyses). Freud venait d’abandonner la théorie de la séduction pour celle du désir inconscient : c’est le désir inconscient qui organise le fantasme de l’hystérique, précisément son fantasme d’être séduite, et non pas le fait d’avoir été séduite dans la réalité. Si l’hystérique raconte qu’enfant elle a été séduite par son père et si Freud a d’abord cru à la réalité historique de cette séduction, il est clair pour lui – en 1905 – que ces scènes de séduction sont le produit du désir de l’hystérique. Autrement dit, si l’hystérique raconte qu’elle a été séduite par son père, c’est tout simplement parce qu’elle désire l’être. Freud a compris qu’il est plus facile pour l’hystérique de penser qu’elle désire son père parce que ce dernier l’a séduite, enfant, que de se confronter avec son propre désir de le séduire. Ce pas franchi par Freud est énorme : avec lui, c’est toute la portée du désir inconscient qui voit le jour et ensuite rien moins que la découverte de la psychanalyse.

Mais, ce pas franchi, Freud est aveuglé par une autre théorie, celle-là précisément qu’il a découverte cachée derrière la théorie de la séduction : la théorie du désir œdipien. Et c’est avec cette théorie qu’il allait écouter Dora. Tout ce que cette patiente lui racontera sera ramené par Freud à son attachement œdipien envers son père. Or ce n’est pas Mr K., dont la femme est courtisée et aimée par le père de Dora, qui intéresse la jeune patiente. C’est la femme de Mr K., Mme K. elle-même, qui intéresse Dora. Pour ne pas l’avoir compris et pour avoir réduit l’intérêt de Dora à un désir œdipien pour le père, désir déplacé sur Mr K. puis sur Freud lui-même dans le transfert, la cure sera interrompue par la patiente.Lorsqu’en 1923, Freud se penche à nouveau sur le cas, il reconnaît avoir méconnu l’homosexualité de Dora : ce qui intéresse la patiente, ce qui cause son désir, ce n’est pas Mr K., mais sa femme. Et c’est pour cette raison que la gifle de Dora à Mr K. est devenue légendaire dans la clinique de l’hystérie : au moment où, courtisant la jeune fille et croyant la persuader grâce à l’exclusivité de son désir pour elle, Mr K. lui dit : « Ma femme n’est rien pour moi », Dora le gifle et s’enfuit. La gifle et l’arrêt de la cure ont la même signification : ni Mr K. ni Freud n’ont compris ce qui attirait la jeune fille. À ce titre, nous pouvons dire que l’arrêt de la cure est une leçon que peut donner une hystérique à son analyste, de la même manière que la gifle représentait une leçon au courtisan. Mais était-ce de l’homosexualité ? Que veut donc Dora ? Que veut la femme hystérique ? Que veut la femme ?


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