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Nos lecteurs ont la parole - Par Nohad Baroudi

Budget d’austérité + économie à bout de souffle = le coup de grâce !

Près d’un demi-siècle d’instabilité, de tensions sectaires, de violence et de mauvaise gouvernance ont eu raison de la prospérité de ce qu’on appelait « la Suisse du Moyen-Orient ».

Au début des années soixante-dix, avant que le Liban n’entre de plain-pied dans cet interminable chaos, une secrétaire pouvait s’offrir des vacances d’une dizaine de jours à Paris tous frais payés. Aujourd’hui, c’est un luxe que même un cadre supérieur ne peut se permettre.

Pourquoi ? En 1972, par exemple, le salaire mensuel d’une secrétaire, disons 600 livres libanaises, équivalait à 1 200 francs français. La nuitée dans un hôtel décent deux-trois étoiles à Paris se montait à 65 FF environ, soit 33 LL. Aujourd’hui, cette même nuitée coûte dans les 160 euros, soit 270 000 LL. Huit mille fois plus ! Or les salaires chez nous n’ont pas suivi : les 600 LL de 1972 sont devenus actuellement 1 200 000 LL environ. Deux mille fois plus ! C’est-à-dire : quatre fois moins qu’en France !

Cet exemple – on peut en citer cent autres – montre à quel point le niveau de vie des Libanais s’est détérioré. La classe moyenne, pilier productif essentiel de toute économie et à laquelle appartenait la secrétaire de l’exemple, a tout simplement disparu. Elle a fait place à une petite minorité de « nouveaux riches » et une grande majorité de « nouveaux pauvres ». Un énorme fossé sépare une « élite » de nantis du reste de la population qui peine à joindre les deux bouts. D’innombrables familles libanaises vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, ployant sous le joug de la vie chère, du marasme économique, du chômage rampant, du poids de centaines de milliers de déplacés et de réfugiés, de l’insécurité croissante et de l’incertitude pour l’avenir. Notre pays a sombré dans le quart-monde.

Laissons à l’histoire le soin de quantifier l’effarant retard de croissance économique encouru tout au long de ces longues décennies d’instabilité. Nous nous bornerons ici aux dix dernières années, pour faire court.

Suite aux élections législatives de juin 2009 dont les résultats furent nettement en sa défaveur, le Hezbollah réussit à empêcher la formation d’un gouvernement issu de la nouvelle majorité parlementaire et finit par imposer un cabinet dit d’union nationale. Cette formule est anticonstitutionnelle, car elle fait du Conseil des ministres un mini-Parlement impossible à contrôler par la Chambre puisque à son image, en contradiction des règles élémentaires de la démocratie parlementaire et de la séparation des pouvoirs. Le comble est que cette forme de gouvernement est devenue une règle sacro-sainte, et les quatre cabinets qui se sont succédé depuis (2011, 2014, 2016 et 2019) l’ont appliquée à la lettre. Conséquence : dix années d’instabilité politique, d’intimidation et de violence, bien que le compromis présidentiel de 2016 y ait mis une sourdine.

Et bien sûr la santé de l’économie s’en est ressentie. Le douloureux constat est devant nous : d’après les comptes nationaux publiés par l’Administration centrale de la statistique rattachée à la présidence du Conseil des ministres, le produit intérieur brut (PIB) cumulé des années 2010-2018 a atteint 371 milliards de dollars aux prix de 2010. Alors que si la croissance qu’avaient connue les années 2007-2009 (9,5 % en moyenne) s’était maintenue, il aurait été de 521 milliards ! D’où un manque à gagner de 150 milliards de dollars en 9 ans, toujours aux prix de 2010, car à prix courants la facture serait nettement plus salée. De quoi éponger notre dette publique dans sa totalité !

Que font alors nos vaillants gouvernants ? Ils nous pondent un budget dit d’austérité ! Au nom de « la CEDRE » !

Dans une économie à bout de souffle, c’est le coup de grâce, quoi qu’en pensent les spécialistes du Fonds monétaire international ! M. John Maynard Keynes, qui sauva une économie britannique en miettes au lendemain de la Guerre mondiale à coup de gros investissements en infrastructure, financés par déficit budgétaire, doit se retourner dans sa tombe. Pour penser à augmenter les taxes dans un pays terrassé par une crise économique sans précédent, il faut vraiment être ignorant ou malintentionné, car de telles mesures entraîneraient ce qu’il reste de l’économie dans une spirale déflationniste sans fin.

La solution, alors ? Une dernière cartouche, un coup de poker que seul notre Premier ministre peut tenter !

Je rêve ? Eh bien, rêvons ensemble !

M. Saad Hariri irait quémander, auprès de ses amis MBS (le prince Mohammad ben Salmane d’Arabie saoudite) et MBZ (le prince Mohammad ben Zayed des Émirats arabes unis), une aide non remboursable de 6 milliards de dollars (3 milliards chacun). Si ces deux hommes ont vraiment à cœur un Liban souverain, indépendant et prospère, ils risqueraient d’être convaincus par le doigté et le charisme de M. Hariri dont la plaidoirie serait : « Vous ne me consentirez cette aide que si je peux former un gouvernement très restreint composé de technocrates triés sur le volet qui obtiendrait les pleins pouvoirs du Parlement pour gouverner à coup de décrets-lois pour deux ans. J’utiliserai cette aide pour endiguer la corruption où qu’elle se niche, réformer et assainir l’administration publique, réformer et assainir le corps judiciaire, simplifier les procédures administratives, rendre à l’État le contrôle de toutes ses ressources, rendre notre compagnie d’électricité rentable et capable d’assurer 24 heures de courant et refaire toute l’infrastructure économique et sociale du pays en coopération avec les 11 milliards de la CEDRE. Tout cela contribuera à la création de dizaines de milliers d’emplois, à redonner confiance aux investisseurs locaux et étrangers, publics et privés, à redresser l’économie et à redorer le blason du Liban sur la scène internationale. »

Fort de cette promesse, s’il l’obtient, M. Hariri ira alors confronter les autres ténors de la politique libanaise.

Et par magie, le bon grain se séparera de l’ivraie ! Et nous saurons alors qui est qui ! Une prise de conscience nationale deviendra urgente. La société civile se fera entendre encore plus haut, encore plus fort, en s’accrochant aux constantes que tout Libanais « libanais » porte dans son cœur. Sinon, nous n’en serions plus à compter des milliards de pertes, mais ce serait la perte pure et simple de notre pays que nous pleurerions.

Nohad BAROUDI

Ancien secrétaire général du

Conseil du développement

et de la reconstruction

Ce texte est le courrier d'un lecteur. A ce titre, il n'engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de L'Orient-Le Jour.

Près d’un demi-siècle d’instabilité, de tensions sectaires, de violence et de mauvaise gouvernance ont eu raison de la prospérité de ce qu’on appelait « la Suisse du Moyen-Orient ». Au début des années soixante-dix, avant que le Liban n’entre de plain-pied dans cet interminable chaos, une secrétaire pouvait s’offrir des vacances d’une dizaine de jours à Paris tous frais payés. Aujourd’hui, c’est un luxe que même un cadre supérieur ne peut se permettre. Pourquoi ? En 1972, par exemple, le salaire mensuel d’une secrétaire, disons 600 livres libanaises, équivalait à 1 200 francs français. La nuitée dans un hôtel décent deux-trois étoiles à Paris se montait à 65 FF environ, soit 33 LL. Aujourd’hui, cette même nuitée coûte dans les 160 euros, soit 270 000 LL. Huit mille fois...
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