Le physicien turco-américain Serkan Gölge, le 7 juin 2019 à Hatay, en Turquie. AFP / Adem ALTAN
Un ex-scientifique turco-américain de la Nasa, libéré la semaine dernière après une détention de près de trois ans en Turquie, insiste qu'il fera tout ce qu'il peut pour blanchir son nom et reprendre le cours de sa vie.
"Les gens se demandent comment un scientifique de la Nasa peut être détenu et rester à l'isolement pendant trois ans", raconte Serkan Gölge, 39 ans, lors d'un entretien avec l'AFP dans le salon de ses parents à Antakya, dans le sud de la Turquie. "Ils pensent qu'il doit bien y avoir quelque chose. Je vais vous donner une réponse directe: il n'y a strictement rien."
Le physicien, qui travaillait depuis 2013 pour la Nasa à Houston et qui a obtenu la nationalité américaine en 2010, est accusé de liens avec le mouvement de Fethullah Gülen, désigné par Ankara comme le cerveau du putsch manqué de juillet 2016.
Serkan Gölge a été arrêté et écroué en juillet 2016, lors d'une visite chez ses parents avec sa femme et ses deux fils, quelques jours après le putsch avorté et au moment où le président Recep Tayyip Erdogan sévissait contre les soutiens supposés du prédicateur Gülen. Son arrestation faisait suite, selon lui, à une dénonciation anonyme, comme il y en a eu beaucoup dans les mois ayant suivi le putsch manqué. D'abord condamné à sept ans et demi d'emprisonnement, il a vu sa peine réduite ensuite à cinq ans. Il a finalement été remis en liberté conditionnelle la semaine dernière.
"Je ferai valoir mes droits, via la Cour constitutionnelle de Turquie et la Cour européenne des droits de l'Homme" (CEDH), assure-t-il, déplorant toutefois la "lenteur" des procédures de la cour européenne. "Entre-temps je ferai tout ce qu'il faut pour remplir mes obligations", à savoir pointer au commissariat quatre jours par semaine et ne pas quitter la ville d'Antakya, où vivent ses parents.
Il espère que si la justice lève ces contraintes, il pourra "rentrer aux Etats-Unis et reprendre (son) travail" à Houston, au sein d'une équipe étudiant l'incidence du rayonnement spatial sur les astronautes. Après 18 mois de détention, ne voyant "plus la lumière au bout du tunnel", il avait demandé à la Nasa de le licencier. Entre les rendez-vous avec son avocat, les pointages au commissariat et les visites de proches et de journalistes, il n'a toutefois pas encore eu l'occasion de reparler à ses anciens collègues depuis sa libération.
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Plié "en 15 minutes"
Sa détention, comme celle d'autres citoyens américains en Turquie, a provoqué de vives tensions entre Ankara et Washington. Et sa libération est survenue peu après un entretien téléphonique entre les présidents turc, Recep Tayyip Erdogan, et américain, Donald Trump.
Il était 18 ou 19 heures le 29 mai lorsqu'il a appris qu'il allait être libéré, et "tout s'est déroulé en une quinzaine de minutes". N'ayant pas été autorisé à appeler un taxi ou ses proches, il a dû marcher de la prison au village le plus proche, d'où il a appelé sa mère pour lui dire de venir le chercher. Sa famille ne s'y attendait pas du tout. "J'ai entendu crier à l'autre bout du fil, c'était fou", sourit-il, alors que ses fils, deux têtes brunes de 8 et 3 ans, passent parfois la tête par la porte du salon pour écouter leur père.
Serkan Gölge et sa famille restent profondément marqués par ces près de trois années à l'isolement au cours duquel le scientifique ne pouvait quitter sa cellule qu'une heure par jour. Lors de la première visite de sa femme, au bout d'un mois environ de détention, M. Gölge a peiné à la reconnaître tant son visage était amaigri. Au début, à chaque visite, son fils aîné lui demandait quand il sortirait. "Je pleurais à chaque fois. (...) Au bout de deux ans, il a arrêté de me poser la question", et, désormais, l'enfant lui demande s'il risque de retourner en prison. Son deuxième fils avait trois mois lorsqu'il a été arrêté. Maintenant, "il m'appelle +papa+, mais il ne me connaît pas si bien".
"Les gens disent que le temps résout tout. Je crois que ça peut résoudre beaucoup de choses, mais certaines choses que l'on a traversées nous poursuivront à jamais", soupire-t-il, sous le regard attentif de son père. Assis sur un canapé voisin, il ne quitte pas son fils des yeux.
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