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À La Une - minorités

Lifting controversé d'un vieux quartier chiite en Arabie saoudite

Il s'agit non seulement d'une question de revitalisation urbaine, mais aussi de ce que les médias saoudiens progouvernementaux appellent "l'isolement de la pensée extrémiste".

Après avoir écrasé la révolte de la minorité chiite, le gouvernement saoudien a mis en œuvre ses plans de réaménagement du quartier de Musawara, affirmant que ce quartier composé de ruelles tortueuses et de bâtiments centenaires était devenu un terrain propice au "terrorisme". AFP / Fayez Nureldine

Des centres commerciaux et des boulevards parsemés de palmiers se dressent désormais dans le vieux quartier d'Awamiya, localité saoudienne à majorité chiite, où ce lifting a alimenté des violences.

Jusqu'à il y a un an, le quartier de Musawara ressemblait à une zone de guerre à la suite d'affrontements entre des militants chiites en colère contre le régime sunnite et les forces gouvernementales qui cherchaient à démolir la zone murée datant de l'Empire ottoman. Après avoir écrasé la révolte, le gouvernement a mis en œuvre ses plans de réaménagement de Musawara, affirmant que ce quartier composé de ruelles tortueuses et de bâtiments centenaires était devenu un terrain propice au "terrorisme".

Aujourd'hui, une vaste place flanquée de magasins a émergé des ruines d'une zone qui fut l'un des épicentres de la contestation depuis 2011 dans la province orientale du royaume saoudien riche en pétrole et où se concentre la minorité chiite. La rénovation contraste avec ce que l'AFP avait vu lors d'une visite organisée par le gouvernement en octobre 2017 : les bâtiments et les mosquées étaient alors troués de balles et des véhicules carbonisés jonchaient les rues.


Le quartier de Musawara en octobre 2017. AFP / Fayez Nureldine



"Dans cette zone, ancienne et densément peuplée avec des ruelles étroites (...), il y avait autrefois de nombreux problèmes de sécurité", a expliqué l'adjoint au maire Esam Abdullatef al-Mulla lors d'une nouvelle visite de l'AFP. "La rénovation a été faite pour transformer le quartier en une attraction culturelle", a-t-il dit. Selon M. Mulla, le projet a coûté environ 64 millions de dollars avec un coût supplémentaire de 213 millions sous forme de compensations aux résidents pour des centaines de maisons rasées.

Il s'agit non seulement d'une question de revitalisation urbaine, mais aussi de ce que les médias saoudiens progouvernementaux appellent "l'isolement de la pensée extrémiste". Le développement a effacé ce que des fonctionnaires qualifient de "nids de tireurs embusqués". Des véhicules blindés patrouillent toujours dans les rues, maintenant un calme précaire.

Les autorités saoudiennes semblent très confiantes quant à leur emprise sur Awamiya et ont assoupli la surveillance aux nombreux postes de contrôle et barrières de sécurité qui encerclaient autrefois la localité, ont fait remarquer des responsables à l'AFP.



(Pour mémoire : Riyad sous le feu des critiques après des exécutions massives)



"Négation de l'histoire"
Mais le ressentiment du public persiste. "La plupart des gens d'Awamiya n'ont pas visité ce nouveau site et ne le feront pas", a déclaré à l'AFP un militant chiite, affirmant que la plupart des terrains ont été confisqués aux habitants. Les autorités nient ces affirmations, M. Mulla assurant que la plupart des résidents ont soutenu le réaménagement car leurs maisons n'étaient plus habitables.
Lors de la dernière visite de l'AFP, l'immense place rénovée était en grande partie vide avec seulement une poignée de travailleurs de la construction.

M. Mulla a également balayé des critiques largement répandues selon lesquelles le réaménagement a effacé le patrimoine unique du quartier, affirmant que les promoteurs ont consulté les résidents pour maintenir les structures anciennes, y compris les puits traditionnels.

"La destruction du centre historique d'Awamiya est à la fois un symbole de la négation de l'histoire et une négation de l'architecture pré-moderne de l'Arabie et des vieilles villes en général", a déclaré Toby Matthiesen, auteur du livre "The other Saudis: Shiism, dissent and sectarianism".

La répression contre des membres de la minorité chiite se poursuit, déplorent des organisations de défense des droits humains. En avril, 37 personnes, pour la plupart chiites, ont été exécutées après avoir été condamnées pour "terrorisme". "Certaines venaient d'Awamiya et cela alimentera la peur des actions du gouvernement et la méfiance de nombreux chiites", a estimé M. Matthiesen.

"Carotte et bâton"
La communauté chiite d'Arabie saoudite, qui s'estime depuis longtemps marginalisée, représente environ 10 à 15% de la population du royaume qui compte 32 millions d'habitants. De nombreux membres de cette minorité disent qu'ils sont victimes de la rivalité pour la suprématie régionale entre le royaume saoudien sunnite et l'Iran chiite.

Awamiya abritait Nimr al-Nimr, un dignitaire chiite critique du gouvernement saoudien qui a été exécuté en 2016 pour "terrorisme", suscitant l'indignation dans la province orientale et provoquant une crise diplomatique avec l'Iran.

De nouvelles tensions ont surgi avec Téhéran après les attaques en mai contre des cibles pétrolières saoudiennes mais, ces derniers mois, le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane a eu parfois un ton conciliant à l'égard des chiites du royaume.

"L'Etat saoudien semble employer l'approche classique de la carotte et du bâton envers la minorité chiite : restez avec nous (et) votre destin s'améliorera", a expliqué Firas Maksad, directeur à l'Arabia Foundation, un groupe de réflexion pro-saoudien. "Si vous faites le contraire, cela sera à vos risques et périls".



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