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Culture

Jabbour Douaihy : Je vis comme dans un roman...

Littérature

Rencontre avec l’auteur libanais pour décrypter une écriture, parler littérature, traquer l’inspiration et fouiller les outils du langage...

15/05/2019

Le nouveau roman en langue arabe de Jabbour Douaihy est déjà en librairie. Malek el-Hind, ou Le roi de l’Inde (al-Saqi, 191 pages), son huitième opus, est un maillon de plus dans les cycles de fiction de l’auteur de Charid al-Manazel. Diplômé en études supérieures de lettres à Paris, Jabbour Douaihy, ex-professeur de littérature à l’UL, est un auteur fêté et traduit en plusieurs langues, également critique à L’Orient littéraire. Soixante-dix ans, les cheveux coupés ras, la veste large aux épaules et les lunettes à la Trotski encerclant un regard vert-de-gris, ce père de trois enfants, huit fois grand-père, n’a rien perdu de l’émerveillement de l’enfance. La preuve ? Ces mots qu’il confie d’emblée : « Je vis comme dans un roman. Une fantaisie dont je me complais à rendre compte… Un chaos que je regarde et que j’ai de la peine à organiser. Pas de message, pas de métalangage dans ce que j’écris ! »

Pourquoi ce titre, Le roi de l’Inde, avec en illustration de couverture la toile bleue du Joueur de violon de Chagall, alors que la trame se passe dans un village bien libanais, nommé Tall Safra, entre maronites et druzes? Quelle part de mystère ? Que vient faire là ce violoniste un peu à la Charlot, au pantalon rouge et à la colombe juchée au creux de son cou? Et cet océan de bleu à la luminosité orientale qui l’enveloppe, est-ce vraiment l’Inde ? D’une phrase, Jabbour Douaihy balaye les supputations. L’enjeu de l’imaginaire est vite déjoué par ses propos : « Précisément, je bute toujours sur le titre qui doit refléter le contenu. En fait, c’est un titre qui ne reflète rien, ou presque, du récit un peu absurde : il y a cette querelle entre un homme et une femme. Elle lui balance : “Je te laisse ta fille, tu es le roi des Indes ! Tu règnes sur tout notre trésor.” Et c’est sa fille qui est le trésor. Ainsi est né ce titre... »

Écrivain qui scrute et contemple ce qui l’environne, l’auteur de Pluie de juin, paru il y a plus de dix ans et toujours en vente, auréolé du prix de la meilleure traduction en anglais à l’Université d’Arkansas, prend son temps pour écrire. Il met en moyenne deux à trois ans avant de signer le mot de la fin de chacun de ses romans !


(Pour mémoire : Jabbour Douaihy à l’USJ : Réinventer « une certaine idée du Liban »)


La mort dans ce village…
« Assez de temps pour ne pas me répéter dans la mouture narrative. Car je cherche toujours à raconter différemment », explique-t-il. Et de signaler que « dans ce livre, comme pour un thriller, il y a en ouverture un coup de feu, un mort. Ce qui a l’allure d’une intrigue policière se transforme vite en description colorée, gratuite. Moi, je fugue, je fais l’école buissonnière, je prends des chemins de traverse, j’ouvre des portes. Tout est là pour inventer une histoire, un prétexte à écrire. J’introduis l’histoire de ma grand-mère, la mienne… Je refais le monde. Je ne suis pas prisonnier de mon intrigue de base et je reste vigilant à garder l’intérêt du lecteur. Il y a la liberté de l’écrivain, mais aussi l’importance de servir quelque chose de cohérent au lecteur. Il n’y a rien de politique dans ce que j’écris, ni de poétique non plus. La poésie, c’est un condensé de la vie et le roman c’est un étalement. Je ne sais pas faire de la poésie. Je suis peut-être un raconteur. Dans ce livre, l’histoire se répand en divers points. Cela commence par le corps de Zakaria Moubarak, revenu de voyage et retrouvé mort au pied d’un pommier sauvage. Lever de rideau sur le passé : règlement de comptes familiaux, partage d’un héritage, légende d’une grand-mère rentrée de New York enterrer son argent dans un sous-sol, le tableau de Chagall volé et qui s’avère un faux ? La mort, dans ce village de Tall Safra, ramène à une histoire très ancienne au Liban où les conflits ne meurent jamais… J’enfonce des portes, tout est prétexte à raconter et étoffer l’intrigue, guère policière car ce serait alors bien chétif. De toute façon, même la fin reste ouverte… »

Jabbour Douaihy est un fin lettré, à la double identité culturelle. Un amoureux des livres qui cite À la recherche du temps perdu de Proust comme étant son livre de chevet, tout en égrenant parmi ses favoris Flaubert – celui de L’éducation sentimentale – puis Duras, Echenoz, Le Clézio… Cette première confidence concernait son côté francophone. Mais il y a aussi, bien entendu, la langue de Gebran et ses sortilèges. S’il la lit et la réceptionne différemment, sa préférence va, entre autres, au Soudanais Hammour Ziadé, à l’Irakienne Inaam Kachachi, au Syrien Khaled Khalifa. Mais il souligne par ailleurs que, par leur visibilité, leur talent, leur inventivité verbale, les récompenses et les distinctions qu’ils récoltent, la diffusion dont ils bénéficient, les gens de plume du Liban ont une part léonine dans le royaume des lettres arabes…


(Pour mémoire : Jabbour Douaihy promeut la littérature arabe auprès des étudiants)


Le lyrisme pour l’arabe
Comment aborder alors ces deux versants d’une plume ? Comment expliquer Jabbour Douaihy qui glisse de la langue de Mikhaïl Naimy à celle de Molière et Racine ? « J’essaye d’écrire en français, dit ce fils de Zghorta, et je me résigne à une sorte de partage des rôles. L’arabe pour la fiction, la mémoire, la langue de mes personnages. Les caractéristiques de la langue arabe, c’est qu’elle est riche et adaptable. On peine quand le sujet penche vers l’électronique, la mécanique : la langue doit suivre alors la modernité. On quitte alors l’arabe classique car on est invité à ce qui est contemporain. Et le français, je le pratique pour ce qui est rhétorique, critique et recension des livres. Le cartésien et le rationnel pour le français et le lyrisme pour l’arabe. » Des projets sur sa table de travail ? « Des idées encore vagues. Un livre naît pour moi à partir d’une image, d’un moment, d’un lieu. Jamais d’une idée : l’idée est desséchante. L’instantané est riche et fertile parce qu’il m’incite à écrire. J’écris dans des cafés, tous les jours entre dix heures et treize heures. Au crayon d’abord, ensuite sur mon e-book. Une fois rentré dans cet e-book, je n’en sors plus… »

Écrire, c’est quoi ? La réponse fuse : « C’est participer au monde. Non à son perfectionnement, mais à sa reproduction fictive ou réelle. Écrire, c’est le plus grand plaisir de ma vie. »


Pour mémoire
Jabbour Douaihy : « Il y a deux façons d’écrire, comme un architecte ou comme un semeur »

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Stes David

"tu es le roi des Indes" c'est peut-etre une expression pour dire que la personne ne vit pas 'ici et maintenant' mais qu'il vit dans un autre monde.

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